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Lettres non-écrites : quand les silences trouvent enfin leur voix

David Geselson, dans Lettres non-écrites. Crédits photo: Simon Gosselin.

Présenté pour la première fois au Canada dans le cadre du Festival Carrefour du 2 au 4 juin, Lettres non-écrites transforme en spectacle ces mots qui n’ont jamais trouvé leur destinataire. À partir de centaines de témoignages anonymes recueillis depuis 2016, dont plusieurs récemment à Québec, David Geselson et la compagnie Lieux-Dits proposent une œuvre mouvante et profondément humaine, où l’intime devient une expérience collective.

Une lettre d’amour qui commence par un retentissant « tu m’emmerdes ». Des séparations. Des deuils. Des mots d’affection impossibles à prononcer. Des pensées restées suspendues pendant des années. Depuis 2016, Lettres non-écrites recueille ces paroles demeurées dans l’ombre. Le principe est simple : des citoyens rencontrent des auteurs et leur confient une lettre qu’ils n’ont jamais écrite. À partir de cet échange, une nouvelle correspondance prend forme. Après Paris, Bruxelles ou New York, le projet s’est installé à Québec, où Anne-Marie Olivier et Carolanne Foucher ont prêté leur plume à une trentaine de participants depuis l’automne dernier.

Chaque représentation devient alors unique. Une quinzaine de lettres sont sélectionnées le jour même parmi les centaines recueillies au fil des années. Le spectacle se réinvente chaque soir, comme une conversation qui ne serait jamais tout à fait la même.

Une mise en scène à l’écoute

Sur scène, presque rien. Un bureau, un ordinateur, une imprimante posée près du public, un violoncelle et, au fond, une grande toile composée de dizaine de lettres assemblées. Ce dépouillement laisse toute la place aux mots.

Tour à tour, les interprètes récupèrent une lettre fraîchement imprimée et s’adressent directement au public. Ils ne deviennent jamais complètement la personne qui a écrit. Ils lui offrent plutôt, pour quelques minutes, une présence et une voix.

Entre les textes, le violoncelle de Marie-Loup Cottinet vient prolonger ce qui ne peut pas toujours être formulé. Improvisée chaque soir, la musique ne cherche pas à souligner l’émotion, mais à dialoguer avec elle. Une réponse sensible aux lettres qui, souvent, n’en auront jamais d’autre.

Une mémoire des histoires ordinaires

La force de Lettres non-écrites réside dans sa capacité à transformer des expériences individuelles en mémoire commune. Les lettres racontent parfois des événements bouleversants : la perte d’un proche, une blessure ancienne, une relation brisée. Mais elles accueillent aussi des histoires plus modestes. Une rencontre, un souvenir, un moment qui paraît presque banal.

C’est peut-être là que le spectacle touche le plus juste, parce qu’on n’écrit pas une lettre jamais envoyée à quelqu’un qui n’a laissé aucune trace. Derrière chaque récit apparaît un moment de bascule, une tentative de comprendre ce qui a changé en nous au contact de quelqu’un d’autre.

Le spectacle évite pourtant le piège de croire que l’émotion suffit. Une histoire vraie ne devient pas automatiquement du théâtre. Ici, le travail d’écriture donne une forme à ces paroles sans les dénaturer. Comme le résume une des lettres : « Ce n’est pas moi qui te l’écris, mais tout est de moi. »

Quand le public devient destinataire

Une lettre suppose normalement deux personnes : celle qui écrit et celle qui reçoit. Dans Lettres non-écrites, cette relation est déplacée. Le destinataire initial est parfois absent, disparu ou impossible à rejoindre. Alors, c’est la salle qui reçoit ces mots.

Ce qui devait rester privé devient un espace de rencontre. On écoute des histoires inconnues et, pourtant, quelque chose résonne : une phrase qu’on aurait voulu dire, une conversation jamais terminée, un merci ou un pardon gardé trop longtemps. Le théâtre devient alors un lieu où ces lettres arrivent enfin quelque part.

Peut-être parce que les lettres que l’on n’envoie jamais ne sont pas seulement destinées aux autres. Elles conservent aussi la trace de ce que nous avions besoin de comprendre de nous-mêmes.

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