Récit d’une soirée électorale haute en couleur

Crédit photo : Sophie Williamson.

S’est-il passé quelque chose hier soir à Québec ?

Au-delà de mes élucubrations, j’ai eu l’impression de vivre une expérience proprement politique. Voici le récit d’un renversement : l’histoire de la mairesse ayant eu le plus court mandat, le temps d’une soirée.

L’apéro

La première chose que j’ai remarqué en entrant à l’Impérial Bell est la vieille odeur de brûlé de la mi-octobre, celle du chauffage qu’on allume pour la première fois depuis des mois, lorsque l’hiver s’annonce. Une odeur angoissante qui donne l’impression que « le feu prend ». J’imagine que ce symbole était annonciateur.

Étalés parfaitement sur la table d’entrée, des mini-sacs de croustilles témoignaient nonchalamment du ton de la soirée électorale. Les journalistes à mes côtés semblaient excités par la présence des sacs de chips d’Halloween ainsi que des chocolats Lindt. Fatigués de la campagne, préoccupés par la tentative de trouver une plug pour leur ordinateur, ils avaient l’air de tout de même s’amuser en discutant de la campagne et en se moquant gentiment des candidats.

Le mot maître : « l’incertitude ». Effectivement, avec un sondage qui laissait entendre que rien n’était décidé, Marie-Josée Savard et Bruno Marchand étant nez-à-nez, la veillée s’annonçait palpitante. J’attendais l’arrivée des candidats pour juger de mon niveau d’excitation réelle. Pour le moment, je dirais que j’étais plutôt énervée, mais c’était peut-être seulement l’idée de consommer de manière dissidente une bière, stimulée par ma potentielle insoumission à la « lucidité journalistique ». (Si la lucidité journalistique donne ce qu’elle a donné hier soir, elle ne vaut pas cher…)

Une confiance précoce

Durant une courte discussion avec Claude Villeneuve, il m’a avoué avoir déployé les grands moyens et avoir mené une « campagne digne du provinciale ». J’ai donc opté pour un verre de vin rouge maison, élevant moi-même le niveau d’un cran, mais pas trop.

Les candidats sont arrivés en masse, tout comme les résultats du vote. À 20h, l’agitation a escaladée drastiquement ; Marie-Josée Savard était en tête, suivi de plus ou moins près par Jean-François Gosselin et Bruno Marchand.

Nous nous sommes tous mis à commenter ou plutôt gloser à propos des résultats, alors qu’à peine 10% étaient sortis. Les journalistes spéculaient à souhait, se demandant si leur lead préparé d’avance allait fonctionner.

« Il y a des évènements sportifs qui battent les élections », avais-je entendu plus tôt. J’en doutais maintenant.

La certitude (incertaine)

Les partisans étaient « en feu », hurlant de joie à la vue du 39% à l’écran en faveur de la dauphine contre 25% pour Monsieur Marchand et Monsieur Gosselin. À peine quelques minutes plus tard, exactement à 20h30, c’est avec des cris d’hystérie que Marie-Josée Savard a été proclamé mairesse de la ville de Québec. J’ai alors lancé à mes collègues un « quoi déjà !? » avec un visage confus. Je me suis ensuite sentie un peu stupide lorsque j’ai remis en doute les résultats du vote. Il me semblait qu’il était encore possible que les choses changent, mais je n’y connaissais rien moi au calcul des médias. « S’ils le disent, c’est que ça doit être vrai », me suis-je dit, redescendant rapidement de mon étonnement.

Claude Villeneuve, à ce moment en nette avance dans les résultats, prend alors la parole. « Est-ce que ça va bien à Québec ? », demande-t-il débordant de bonheur, suggérant que le résultat témoigne de la santé de la Ville.

Claude Villeneuve, conseiller dans Maizerets-Lairet. Crédit photo : Sophie Williamson.

Une célébration interrompue

C’est vers 21h20 que Marie-Josée Savard entre à l’Impérial, accueillie par la joie triomphale de son équipe et partisans. Son sourire paraissait éclatant derrière son masque et des larmes semblaient pouvoir éclater à tout moment. Son émotion se dégageait dans toute la salle. C’était sans équivoque un moment touchant.

« […] Je tiens à remercier Monsieur Labeaume. C’est cette personne qui m’a appris à faire de la politique et qui m’a dit que j’avais tout ce qu’il faut, affirme Marie-Josée Savard. Cette victoire, c’est aussi la sienne. Je la partage avec lui ainsi qu’avec tous les citoyens de la ville de Québec. Je vous souhaite de croiser un Régis Labeaume (adressé à ses nièces), car il croit vraiment en la place des femmes en politique. […] » 

Sous les applaudissements, les cris de joie et les « clics-clics » des claviers, Marie-Josée Savard, élue nouvelle mairesse de Québec, quitta la scène. J’ai sincèrement cru que la soirée était terminée, comme tout le monde d’ailleurs. « Bon et bien, c’est ça », me suis-je dit.

C’est alors que le prévisible, bien qu’à ce stade improbable, se produisit : Bruno Marchand obtenait de plus en plus de votes et la distance entre lui et la dauphine de Labeaume se réduisait de plus en plus.

Le public fixant l’écran, de moins en moins festif et de plus en plus inquiet. Crédit photo : Sophie Williamson.

Il s’est passé quelque chose à Québec

De manière complètement proportionnelle, lorsque l’écart s’amenuisait, la joie laissait place à l’inquiétude, la célébration au découragement. De plus en plus, les appels téléphoniques avec Gabriel Côté, qui se trouvait avec Marchand, devenait difficile. C’était de plus en plus silencieux de mon côté, de plus en plus exalté du sien, à en devenir impossible de l’entendre. Finalement, nos échanges se sont réduits à des textos. De toute façon, nous avions convenu qu’il était mieux de demeurer prudents, soit d’attendre la fin des résultats avant de se lancer dans les grandes annonces.

Les journalistes manifestaient une agitation à la fois professionnelle et citoyenne. Ils devaient maintenant « tout » envisager. Certains quittaient même pour rejoindre les troupes de Bruno Marchand, jugeant qu’ils « n’avaient plus rien à faire là ». Jusqu’à la dernière seconde, les titres des articles se modifiaient, comme s’ils étaient eux-mêmes soumis au « vent de changement ». De « gagne haut la main » à propos de Marie-Josée Savard, ils sont passés à « minoritaire », pour ensuite complètement envisager la victoire de Bruno Marchand, « à l’arraché ».

Crédit photo : Sophie Williamson.

Le règne le plus court

Vers 23h, c’est Patrice Drouin, le directeur de campagne de Marie-Josée Savard, qui s’est adressé aux journalistes. La victoire de Bruno Marchand était presque certaine (mais c’est aussi ce qu’on avait dit plus tôt). Plusieurs spectateurs avaient quittés, plusieurs avaient encore le regard obsessivement fixés à l’écran. Les tables se vidaient au compte-goutte. Nulle apparition de Marie-Josée Savard ; elle était avec sa famille dans les loges. « Elle prend ça quand même bien… », a tenté de nous convaincre Patrice Drouin.

L’ambiance était à la fois accablante et bizarre. On avait l’impression que quelque chose d’étranger à la réalité électorale s’était prononcé, un genre « d’algorithme » ou un calcul de probabilité. Ce quelque chose aurait pu être évité par davantage de prudence, moins d’emportement et de précipitation. N’importe qui ayant suivi la campagne savait d’ailleurs que la dernière semaine avait été décisive pour Bruno Marchand qui gagnait clairement en popularité. Nous savions aussi que les premiers résultats étaient ceux du vote par anticipation, qui ne prenait pas en compte l’énergie propre à la campagne. Il faut d’ailleurs lire l’article de Gabriel Côté qui trace la genèse de Bruno Marchand et de Québec Forte et Fière, et son ascension à la victoire.

« On va prendre un peu de temps, on va attendre à demain pour vous reparler, annonce calmement Patrice Drouin. Il y aura sans doute peut-être re-comptage. C’est une situation qu’on n’a pas pu anticiper. Quand les médias ont annoncé la victoire, on a pensé que c’était fait. On a composé avec l’information telle quelle. Que voulez-vous ? C’est une réaction naturelle. On a besoin d’un peu de recul et de temps et après on verra. »

Bruno Marchand avait finalement gagné. On n’aura jamais vu une victoire aussi éphémère. Tout était dit. Il ne restait plus pour la foule que de rentrer chez elle, embrouillée par la fatigue et le passage progressif de la célébration, au deuil politique.

Marie-Josée Savard, élue mairesse de la ville de Québec, le temps de cette soirée. Crédit photo : Sophie Williamson.

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