« Le Polygraphe » : explorer les limites du théâtre

Crédit photo : Vincent Champoux.

Mercredi dernier était la première représentation à La Bordée d’une version actualisée de la pièce écrite par Robert Lepage et Marie Brassard, « Le Polygraphe » ; une idée du directeur Michel Nadeau.

Est-ce que le pari du directeur que la reprise d’un tel spectacle « nous en fera garder un vif souvenir pour les trente prochaines années » est réussi ?

La forme : quand le cinéma côtoie le théâtre

Au premier contact, le format de la pièce déstabilise. Il ébranle les codes habituels du théâtre en empruntant à ceux du cinéma par l’utilisation de procédés filmiques. Il y a de multiples écrans, des vidéos et des images qui défilent, du son qui s’entremêle avec les voix des comédiens, des murs qui bougent, etc. Tous les artéfacts divisent notre attention qui a du mal par moment à saisir le propos.

Tous les mouvements constants, rapides, donnent un rythme « stressant » à l’oeuvre ; on se retient un peu de respirer en voyant tous les techniciens courir pour déplacer les murs. Il n’y a donc pas cette lenteur propre au théâtre, ce déploiement adapté au récit des évènements et ces changements de rythme selon l’impression visée.

Le plaisir théâtral repose habituellement sur peu d’éléments : un décor, une histoire et des acteurs. Ici, tous ces éléments sont comme éclipsés par les écrans et les procédés filmiques. C’est donc une expérience inédite, nouvelle, incomparable, certes, mais on perd quelque chose de l’intérêt même d’aller voir du théâtre.

L’expérience théâtrale est beaucoup moins accessible que celle cinématographique, d’où le plaisir de sortir du confort de son salon pour voir une histoire incarnée. Il faut donc savoir si le montage vidéo ou les jeux de caméra ajoutent quelque chose à ce qui est raconté ou montré sur scène.

Le contenu : simple, mais efficace

Pour ceux qui ne la connaissent pas, il s’agit d’un récit basé sur l’histoire vécue du viol et du meurtre d’une jeune comédienne à Québec dans les années 80. Son ami François, un jeune homme, est le dernier à avoir vu la victime. Il est donc suspecté et doit subir le test du polygraphe qui atteste de son innocence. Toutefois, il n’en est pas informé et doit vivre traumatisé, marqué par le doute. Est-il le meurtrier de la comédienne, oui ou non ?

La promesse de la représentation n’est pas de petite envergure, soit d’entrer dans « un véritable labyrinthe philosophique », « un jeu de miroirs infernal où le vrai et le faux nous éblouissent pour mieux cacher la réalité ». Certes, il y a une ambiguïté par rapport à la culpabilité de François, mais il est difficile de voir ces deux versions annoncées qui seraient « le vrai et le faux ». Il n’y a pas plusieurs interprétations de l’évènement.

Le thème de la difficulté d’accéder à la réalité ou à la vérité est abordé uniquement par le biais du personnage du désespéré. La question se pose uniquement pour lui. Nous, les spectateurs, nous savons qu’il est innocenté par le test du polygraphe et la comédienne aussi, ce pourquoi elle veut à tout prix faire sortir François du mensonge dans lequel il est maintenu. Parler ici d’un « labyrinthe philosophique » est un peu démesuré. Toutefois, ce qui est bien exprimé est la force de l’incertitude sur l’état mental d’un individu.

Cette dimension du récit est efficace et mémorable : la condition de François est malheureuse, car on le prive de la connaissance de son innocence. Il ne sait plus s’il est une « bonne personne » ou un criminel.

La thèse de la pièce est donc simple, mais marquante : le test du polygraphe est assez puissant pour ébranler l’identité morale du personnage de François, il ne sait plus s’il peut continuer de revendiquer son humanité. Tant qu’il n’est pas certain de ne pas être un monstre, son ignorance le condamne au désespoir.

Le personnage de François : figure du désespoir

Le but du metteur en scène Martin Genest étant « d’illustrer les dommages irréparables que peuvent causer l’intrusion de la technologie sur l’humain », nous pouvons dire qu’il le réalise. Nous voyons les dommages, mais ne comprenons jamais le désarroi de François. Ce qui serait une réflexivité sur son malheur ne fait pas partie du récit. Il faut donc la chercher par soi-même, ce qui n’est pas nécessairement un défaut de la pièce.

Ni François, ni les autres personnages, ni une narration extérieure n’abordent directement les dommages psychologiques qu’il subit suite au test du polygraphe. Nous n’avons jamais accès au monde intérieur du personnage. Les dommages sont en ce sens uniquement « illustrés » par des manifestations communes et identifiables du désarroi, soit les symptômes suivants : la mutilation, la tristesse constante, le besoin de se confier, et finalement le suicide. Ce sont des manifestations extérieures, assez classiques, de l’état de crise psychologique.

Le personnage ne se questionne jamais sur cette « question ultime » et philosophique qui devait rythmer la pièce : « être ou ne pas être ? ». Il aurait été intéressant de quitter le terrain plutôt historique de l’oeuvre originale et se concentrer vraiment sur le vécu individuel. L’occasion est un peu ratée de réorienter le questionnement sur l’existence humaine.

On reste à la surface du personnage et du problème de la valeur de l’existence individuelle et de sa fragilité. Cela n’est pas un problème si le but de la représentation était de montrer l’incommunicabilité de la douleur, d’illustrer que la souffrance psychologique s’accompagne d’une fermeture. Dans ce cas, le public ne participe pas réellement du récit, il ne voit jamais en quoi il y a « deux mondes, celui de la vérité et du mensonge, les deux parties de notre cerveau, la dualité intérieure », comme l’annonçait Martin Genest. Le spectateur peut voir que la séparation entre la vérité et le mensonge est un peu naïve, que le problème se pose en des termes plus complexes pour l’individu.

La pièce peut ainsi témoigner, si on accepte mon interprétation, d’un type de dualité beaucoup plus intéressante : il y a ce qu’on croit vrai et ce dont on doute et notre stabilité psychologique dépend d’un équilibre fragile entre la connaissance et l’ignorance.

« Le Polygraphe » est présenté en salle à La Bordée du mardi au samedi soir jusqu’au 9 octobre. La pièce est offerte au coût de 42$ pour tous et 32$ pour les anciens abonnés. Voir le site de La Bordée pour plus de détails.

Publicité

Commentez sur "« Le Polygraphe » : explorer les limites du théâtre"

Laissez un commentaire

Votre courriel ne sera pas publié.


*


Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.