L’homme qui grimaçait : plaider la folie en 1890

Acte de décès de Zéphise ThibaultUne numérisation de l'acte de décès de Zéphise Thibault, tiré des archives de la paroisse de Saint-Alban

Au matin du 23 février 1890, les paroissiens de Saint-Alban, village portneuvien de 2000 âmes à 80 kilomètres de Québec, assistaient généralement à la messe dominicale célébrée par Flavien-Édouard Casault, curé de la paroisse depuis 1881. 

Par Julien Renaud-Belleville

Ce matin-là, Virginie Hamelin, qui n’avait pas rejoint les paroissiens à l’église, se rend chez le cultivateur Joseph Thibault, son beau-père, pour y chercher du bois. Rendue sur place, elle remarque étrangement que le poêle fonctionne sans que personne surveille la soupe qui débordait du chaudron. 

La maison semblait vide jusqu’à ce qu’un bruit venant de la cave alerte Virginie Hamelin. En descendant les escaliers, elle découvre quatre corps allongés, ceux de deux femmes et deux enfants, dont un babin qui gémissait encore. Un homme manquait à l’appel : Rodolphe Dubois. Il sera retrouvé en soirée dans le bois du maire de la paroisse, Damase Naud.

Alors que Dubois était surveillé par des paroissiens qui attendaient l’arrivée de la police provinciale, le crime s’éclaircit peu à peu. Avec une hache, il aurait tué sa femme Marie-Zéphir Dubois, sa belle-mère Olympe Thibault et ses deux enfants, George âgé de 4 mois et Joseph-Rodolphe âgé de 4 ans.

Le transfert de Rodolphe Dubois vers la ville de Québec se fait le 26 février 1890. À son arrivé à la gare de Québec, la nouvelle du quadruple meurtre avait déjà gagné la ville : plus de 1500 curieux attendaient impatiemment de voir le fameux présumé meurtrier de Saint-Alban. Le 14 avril 1890, Le Courrier du Canada apprend à ses lecteurs que le procès est fixé pour le mercredi 17 avril.  

Le procès

Le procès Dubois se déroule du 17 avril au 23 avril 1890. L’accusé, qui avait plaidé non-coupable le 11 avril, est défendu par maître Gustave Hamel qui plaidera « l’aberration mentale » de son client. Lors de l’acte meurtrier, ce dernier n’était pas responsable de ses actes, incapable de discerner le bien et le mal. Le procès, les plaidoiries de la couronne et de la défense, ainsi que les témoignages deviennent une opportunité d’observer la perception et le traitement de la « folie » à la fin du 19e siècle.

La première stratégie de l’avocat Gustave Hamel éclaircit l’identité de son client. Rodolphe Dubois, de son vrai nom Nathaniel-Fritz-Randolph Dubois, est un Américain né d’un père canadien-français et d’une mère américaine. 

Pour prouver « l’insanité » de son client, l’avocat demande comme témoin le père de Dubois, alors résident de l’État de New York, pour qu’il démontre à la cour que la mère de Dubois s’avérait « folle » et qu’elle administrait de l’opium à son fils pendant sa jeunesse.

La demande de l’avocat n’aboutit pas, et le juge Bossé ordonne que le procès continue sans le témoignage du père.

Les témoignages des paroissiens de Saint-Alban placent alors Dubois entre la normalité et l’anormalité sociale. Des témoins parlent d’un homme qui jouissait d’une assez bonne réputation dans le comté, d’un homme ordinaire. La vie familiale semblait parfois difficile, ponctuée de chicanes, houleuses ou non. Plusieurs témoins comme George Leclerc ou Daniel McLeod décrivent un homme parfois triste, se disant incapable de subvenir aux besoins familiaux. Certains l’ont même déjà aperçu mendier son pain.

Cependant, des albinois détaillent des comportements étranges et anormaux de la part du suspect qui constituent des symptômes de folie au 19e siècle. Les témoins qui côtoyaient ponctuellement le prisonnier Dubois à Saint-Alban parlent souvent d’un regard fuyant, égaré et la propension à se parler seul. Très souvent, il grimaçait à ses interlocuteurs sans raison apparente. La Minerve rapporte même dans son édition du 19 avril 1890 que certains résidents auraient déjà vu le pauvre Dubois « danser seul ». 

D’autres parlent de Dubois comme un paresseux, plus intéressé au whiskey qu’au travail. Le révérend méthodiste de Québec, M. Leblanc, décrit durement Dubois lors du procès : « je n’ai jamais vu un homme aussi stupide […] ». D’ailleurs, Virginie Hamelin, l’albinoise qui avait découvert les corps, dit à la barre que Dubois n’était jamais allé à l’église et qu’il n’était pas catholique. Elle le trouvait très peu intelligent.

Le verdict

Les comportements étranges de Dubois décrits en long et en large durant le procès n’ont pas convaincu la cour et le jury : il est condamné le 24 avril 1890 à mort par pendaison. Selon la cour, le meurtrier de Saint-Alban était responsable de ses actes. Il n’était pas un « fou ».

Rodolphe Dubois est pendu à Québec le 20 juin 1890 devant 150 personnes. Quelques heures avant son exécution, La Minerve et Le Trifluvien rapportent que Dubois se comportait étrangement, qu’il s’était mis à « […] faire des exercices acrobatiques, à marcher sur les mains, la tête en bas ». 

Jusqu’à sa mort, les gestes de l’homme qui grimaçait auront provoqué de l’incompréhension. Après sa pendaison, des médecins font une demande pour analyser son cerveau : bien que déclaré sain, cet étrange personnage pouvait peut-être servir l’intérêt de la science.

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