Chronique : Sur la neutralité journalistique

David Lemelin présente sa chronique Droit de citéUn premier voyage pour le maire Marchand qui fait beaucoup jaser. (Photo : Archives Carrefour de Québec)

Par David Lemelin

J’avoue que je ne suis pas tombé sur le c… mais, au minimum, la nouvelle m’a fait paniquer un peu.

Ainsi, les plus jeunes (c’est ce qu’on comprend) de la profession de journaliste estiment plus largement que la neutralité n’est plus de mise. Que s’ils ont le goût de manifester leur soutien à la planète, ils devraient avoir le droit de le faire, par respect des intérêts supérieurs de l’humanité.

Bin là, sérieux, vous êtes dans les patates.

Le métier dont vous parlez, c’est pas journaliste. C’est militant professionnel. Ça n’a rien à voir.

Évidemment, ceux qui vont vous condamner de le penser n’ont aussi rien compris à ce qui se passe. Je n’en veux pas aux plus jeunes de penser que leur opinion est plus importante que la vérité ou l’objectivité. Les 15 dernières années ont offert aux gens, aux grandes gueules et, surtout, à ceux qu’on n’entendait jamais, un porte-voix surpuissant. Ça leur a donné l’impression que tout ce qu’ils disaient était important.

Et, surtout, les patrons de presse qui veulent empiler les dollars ont tranquillement fait migrer les médias vers du commentaire omniprésent, donnant les devants de la scène à celles et ceux dont le principal talent consiste à savoir comment provoquer et titiller son public. Fallait bien qu’il y ait un prix à payer.

J’ai remarqué au fil des années comment, par exemple, un journal pouvait faire un titre en Une, avec un jugement sur la nouvelle, sans mettre des guillemets ou attribuer l’opinion. Avant, on n’avait pas le droit de faire ça. Le journal ne prenait pas position. Aujourd’hui, c’est fréquent.

Or, c’est mal.

L’opinion dans les médias a dilué la force objective de ceux-ci. On n’arrive plus tout à fait à savoir quand est-ce qu’on est devant un texte objectif ou une opinion. Les textes d’opinion, les chroniques, prennent tellement de place et d’importance qu’on doit chercher pour trouver des textes plus neutres.

Après ça, voyant l’impact et le pouvoir d’influence des médias dans la société, on s’étonne de trouver des jeunes pour défendre la planète ou les droits humains?

C’est normal. C’est malsain pour ce métier, mais c’est normal comme réaction citoyenne.

Je le sais que je suis tannant, mais je réponds souvent à ceux qui me demandent pourquoi Québec pense ceci ou cela, que la radio d’ici est largement responsable de ce qui se dit et du climat actuel. Faut avoir fait du porte-à-porte à la grandeur de la ville pour savoir à quel point on entend « les phrases de Jeff » un peu partout. Me faites pas croire que ça vient de nulle part.

Alors, inquiets, les jeunes veulent défendre leurs convictions, veulent porter des causes qu’ils estiment justes, veulent se battre contre le troisième lien ou pour l’égalité hommes-femmes.

Oui, c’est sûr. Ils sont conscients des effets délétères de certains courants ou idées.

Mais, ils ont néanmoins tort de penser que le journaliste doit prendre position. Ils défendent mieux la planète et l’humanité lorsqu’ils ont la neutralité et l’objectivité de leur côté. Ça leur donne les coudées franches pour dire ce qu’il en est, y compris lorsque ça leur déplait.

C’est ça le métier, pas celui que vous entrevoyez. Faire muter le journalisme vers le militantisme nous ramènera à l’époque des journaux entièrement alignés sur des partis politiques. C’était pas le bon vieux temps. C’était de la m…

Bien sûr, la plupart des médias sont déjà assez clairement alignés. Mais, est-ce une raison pour faire pire?

Si l’appât du gain est un cancer pour l’information, comme en font la démonstration au quotidien de nombreux médias occidentaux qui préfèrent servir les intérêts de leur patron au lieu de ceux du public, il reste que la recherche de la vérité, le rôle de chien de garde de la démocratie, sont encore plus importants que tout le reste. Tuer cela, c’est mettre à mort la démocratie.

Je sais, c’est dur à voir, comme ça. Surtout quand on pense détenir déjà la vérité.

Ouais… sa vérité, peut-être. Mais, LA vérité? Le journaliste est justement payé pour la trouver. Des tribunes pour militer et défendre des causes existent déjà amplement et profitent également de moyens de communication fort efficaces.

C’est pourquoi j’ai bien écrit que certains croyaient leur opinion plus importante « que la vérité ». Oui, parce que, si vous faites votre métier, pour vrai, de journaliste, vous verrez alors que, souvent, ce que vous pensiez est plus nuancé, complexe et même différent de ce que vous croyiez vrai jusqu’alors.

C’est là, vraiment là que résident toute la beauté et l’utilité de ce fabuleux métier de journaliste. Ce qu’il pense, le journaliste, on s’en fout. Mais, savoir ce qu’il en est vraiment… ça, c’est encore mieux. C’est la même approche qu’on voit en science : ce que le chercheur pense, on s’en fout.

Après ça, on peut enfin se forger une opinion qui vaille la peine.

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