Le prix des raisins

raisinsLouis XIV entrant dans la forêt avec sa maitresse. Photo : capture d'écran du film "La prise de pouvoir par Louis XIV" de Roberto Rossellini.

De ses cinq sœurs, Geneviève est-elle la plus jolie ? À vrai dire, je n’en sais rien, pas plus que je sais si elle est la plus fine, la plus intelligente ou celle qui chante le mieux.

Ce que je sais, c’est qu’elle a toujours habité la même maison à Cap-Rouge, la maison de ses parents, devenu la sienne après leur décès, avec un grand terrain en arrière et quelques arbres. Au deuxième étage, il y a une petite lucarne devant laquelle son père avait installé une cabane et un perchoir pour les hirondelles.  

En tout cas, c’est elle qui m’a parlé de Rossellini et de son film La prise de pouvoir par Louis XIV. Avant de porter un jugement sur Geneviève, attendez de savoir ce qu’elle m’a dit juste après. « Tu te verses un petit verre d’Amarone della Valpolicella, tu te coupes un petit morceau de Roquefort, pis tu regardes le film. Tu vas voir, ça va être la plus belle soirée de ta vie. »

De ses cinq sœurs, Geneviève doit être la plus snob.  

Le lendemain, elle est débarquée chez nous avec la bouteille, le fromage, et le film. « T’as des raisins ? Non ? Bon, viens on va en chercher, j’ai le goût de manger des raisins aussi. »

En s’ouvrant, la porte automatique de l’épicerie de quartier a crissé bruyamment, puis nous avons trouvé les raisins aussi vite que possible. « Dix piastres le sac de raisins, ça n’a aucun hostie de bon sens », a remarqué la caissière, et elle avait raison. Au Maxi, la même quantité coûterait probablement deux dollars cinquante, mais c’est ridicule de prendre la voiture et de conduire quelques kilomètres pour acheter seulement un sac de raisins. Geneviève va probablement payer la moitié, me suis-je dit, alors j’ai sorti un cinq, puis je me suis tourné vers elle. Elle ne me regardait pas, j’ai donc toussé poliment pour attirer son attention.

– C’est sûr que tu me niaises, me dit-elle.

J’ai payé les raisins tout seul.

Le film était intéressant, et les images étaient belles. J’ai appris que n’ayant pas à se mêler des affaires de l’État avant la mort du cardinal Mazarin, Louis XIV faisait comme tous les garçons de vingt ans : il courait les filles et il s’amusait avec les moyens du bord. En gros, il passait ses après-midis à se baigner nu avec ses maîtresses dans un lac, ce qui est, si vous me demandez mon avis, une excellente façon de passer ses après-midis. En tout cas, c’est toujours mieux que d’écrire des chroniques.

Mais d’un seul coup, le cardinal meurt, et le jeune Louis XIV commence à vivre du matin au soir sous le regard des autres. Le film montre justement qu’avant de se montrer digne, à chaque instant, des exigences de sa fonction, le roi soleil commence par jouer le personnage qu’on croit qu’il est à la cour, et il invite, sous l’œil attentif de chacun, une amante à marcher avec lui dans les bois.

Je me suis demandé s’il n’arrive pas aussi à nos gouvernants d’inviter sans gêne leur maîtresse à profiter de l’ombre de la forêt, mais selon les moyens de l’époque, en tenant des conférences de presse. Peut-être qu’il serait mieux de n’écouter leur discours que d’une oreille, et de porter l’autre ailleurs, mais où ?

Ces idées floues m’ont fait peur, et je n’ai pas cru bon, après le film, de les partager à Geneviève. Nous avons plutôt parlé des costumes, même s’il n’y avait pas grand chose à dire. Ils étaient beaux, voilà tout.

À la porte, je l’ai embrassée sur la joue, et je lui ai dit que le vin était bon, mais que je craignais que le fromage me donne mal au ventre.

AI-JE L’AIR DE NIAISER ? – « Mon amour, on a un problème », ai-je dit à ma blonde peu après, en voyant que Balzac était en train de manger mes raisins. « Sais-tu combien ça coûte des raisins ? »

Balzac, pour la petite histoire, est un Bolborhynchus lineola, une espèce plus connue sous le nom de « Toui Catherine ». On lui a donné ce nom là parce qu’il a l’ambition de conquérir le monde « non par l’épée, mais par la plume », comme l’auteur de la Comédie humaine.

Les perruches comme Balzac apprécient particulièrement les fruits et les légumes, et elles ne connaissent pas de plus grand plaisir, peut-être, qu’un chou de Bruxelles effeuillé, mélangé à des concombres râpés et un peu de millet.

– Je m’excuse, je n’étais pas au courant. En même temps, c’est un peu con d’avoir payé si cher pour des raisins…

– En tout cas, tu me dois cinq piastres, lui ai-je lancé.

– C’est sûr que tu me niaises.

G.C.

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