« Menaces anonymes » d’un voisin contre un jardin de plantes indigènes

jardin de plantesRésidents de Lairet depuis trois ans, Audrey Simard et Emmanuel Rousseau cherchent à redécouvrir les plantes indigènes du Québec. Crédit photo: Viktoria Miojevic

Une famille de Lairet a reçu des messages anonymes lui demandant de tondre le gazon. Sa devanture de maison serait « une honte pour le voisinage », une procédure serait en cours contre ce jardin de plantes indigènes, selon ces messages.

Collaboration spéciale, Viktoria Miojevic, monquartier

Un jardin de plantes indigènes hors norme

Depuis de trois ans, cette famille de Lairet entretient un jardin. Au lieu du traditionnel gazon ou trèfle devant la maison, elle a donné une chance aux plantes indigènes.

Sur le premier message anonyme déposé par un membre du voisinage est inscrit: « SVP, faire la pelouse. SVP, honte pour le voisinage. À suivre procédure. À toutes les années c’est comme cela ».
Crédit photo: Audrey Simard

Dès la réception du premier message, Audrey Simard partage une photo de la devanture de sa maison sur le groupe Facebook Lairet, notre quartier de Limoilou. Elle y décrit la situation et la démarche de la famille dans une publication qui suscite une centaine de réactions.

« Nous nous occupons de notre terrain avant en faisant une coupe sélective afin d’avoir de plus en plus d’espèces indigènes et de diversités de fleurs. Le gazon en monoculture pour notre part ne nous convient pas, ne serait-ce que pour les pollinisateurs et la richesse du sol. Mais notre terrain n’est pas « laissé à l’abandon », nous travaillons à le laisser sauvage mais à en faire quelque chose de beau. Bon, je peux comprendre que plusieurs ne le trouveraient pas beau, surtout après tout une vie à se faire dire que « du beau gazon court ça fait propre et que la nature est sale », mais voilà nous avons reçu une note anonyme que nous sommes une honte pour le voisinage. Vraiment une honte? On voulait avoir votre avis! »

Habituellement, les réactions à ce jardin de plantes indigènes sont curieuses ou positives, selon la famille. À la réception du premier message, elle prend conscience pour la première fois que « ça dérangeait quelqu’un ». Elle se demande pourquoi « cette personne est pas venue sonner ou m’attraper? », explique Emmanuel Rousseau en entrevue.

Les règlements municipaux

Monlimoilou a contacté la Ville de Québec pour avoir des précisions sur l’encadrement de l’entretien des devantures de maison à Québec. Le porte-parole et chef des communications de la Ville, David O’Brien, nous a transmis des informations concernant le règlement sur les nuisances. On peut y lire :

« SECTION INUISANCES SUR UN TERRAIN

4.Constitue une nuisance, la présence sur un terrain ou à l’extérieur d’un bâtiment :

13°du gazon d’une hauteur de 20 centimètres et plus sauf aux endroits autorisés en vertu d’un règlement sur le zonage;

14°de végétation sauvage d’une hauteur de plus de 20 centimètres sauf aux endroits autorisés en vertu d’un règlement sur le zonage;

Définition du règlement, « végétation sauvage » : une herbe folle et des arbustes qui croissent en abondance et sans culture. »

Questionné à savoir si la Ville encadre l’aspect visuel ou le type d’espèce, David O’Brien répond : « Il n’y a pas d’article sur les espèces ou le visuel, sauf pour cette restriction de hauteur ».

Selon le règlement et les précisions obtenus de David O’Brien, les pratiques d’entretien de ces résidents de Lairet ne seraient donc pas autorisées.

Un besoin de sensibilisation

En entrevue, au téléphone et à Lairet, la famille remet en question le règlement municipal sur les nuisances. Emmanuel Rousseau comprend que la Ville ne souhaite pas laisser des terrains vagues ou en friche. Néanmoins, il trouve certains éléments contestables, notamment le terme de « culture » ou de « végétation sauvage », puisque la famille entretient le terrain et trie les espèces.

« C’était un peu paniquant de l’apprendre, on avait jamais entendu parler qu’il y avait un règlement écrit comme tel par la Ville, aussi précis que ça. Sur le moment, ça fait porter à réflexion puis c’est révoltant. Avec tout ce qui se passe et la question environnementale et les changements climatiques, c’est des règlements qui devraient être revus complètement. Ça me fait passer à une réglementation des années 1960-70 », affirme Emmanuel Rousseau.

Pour l’instant, la famille compte continuer comme avant. « Si on veut faire changer les mentalités et faire tomber un règlement, [il faut] donner l’exemple, leader sur ces questions », ajoute le père de famille.

Par ailleurs, ces résidents de Lairet ont communiqué avec la conseillère municipale de Maizerets-Lairet, Geneviève Hamelin. Présentement, la Ville de Québec aurait le goût de suivre les initiatives de l’organisme Montréalais Espace pour la vie, selon Audrey Simard. La conseillère aurait indiqué que les résidents qui souhaiteraient suivre cette initiative pourraient être mis en relation avec des horticulteurs de la Ville.

De son côté, Audrey Simard a témoigné à la conseillère le besoin de sensibilisation et d’écriteaux, au vu du « choc générationnel » ou « des valeurs ».

« Le message que j’aimerais ajouter, c’est l’idée de s’ouvrir l’esprit, s’ouvrir à la nature comme elle est l’est. Faut pas avoir peur, il faut s’y intéresser et être curieux. C’est ça qui va nous permettre de grandir en tant qu’être humain et de se remettre en contact avec quelque chose qu’on a peut-être un peu perdu en ville », témoigne Emmanuel Rousseau.

Un deuxième message anonyme

Quelques jours après le message du 19 juillet, un second message est arrivé. Comme suite à ces nouvelles « menaces » d’une personne du voisinage, la famille a décidé de mettre une indication « claire » pour montrer que c’est un choix et non de la paresse. L’objectif est « que cette personne comprenne que c’est pas vraiment négociable, pour le moment », ajoute Emmanuel Rousseau.

Au vu de la calligraphie, la famille estime que les deux messages pourraient provenir de la même personne.

La deuxième mot anonyme reçu quelques jours après le premier indique, serait « Deuxième avis pour votre pelouse. C’es vraiment dégoûtant. À suivre, bientôt ».
Crédit photo: Audrey Simard

La mention du « 2ème avis » porte à penser que ce serait un même membre du voisinage, rappelle Audrey Simard.

« De un, c’est pas un bon mode de communication que ce soit anonyme. De deux, c’est que la personne utilise des mots qui sont méchants. Dans le premier, elle indique qu’on serait une « honte » et dans le deuxième elle parle que ce serait « dégoûtant ». Le fait que quelqu’un aime pas ça, on a pas de problème avec ça, on en parle, mais si elle veut faire sa plainte, ça nous dérange pas. Là, il y a du harcèlement en fait, des menaces, ça pourrait sous-entendre du vandalisme ou nous vouloir du mal. On ne sait pas c’est qui cette personne », confie Audrey Simard.

La famille a depuis installé un panneau décrivant sa démarche, comme conseillé dans des commentaires du groupe Facebook dédié à Lairet et par des gens du quartier.

Pancarte installée par Audrey Simard et sa fille pour informer les voisins sur la démarche.
Crédit photo: Viktoria Miojevic

Comprendre la flore indigène du Québec

Depuis leur emménagement dans Lairet, il y a trois ans, le père de famille et ingénieur en informatique Emmanuel Rousseau s’est lancé le défi de reconstituer, sur sa propriété, la flore indigène du Québec.

Sa démarche d’entretien du terrain consiste à « laisser les plantes indigènes pousser au printemps, les tailler, garder les fleurs, sélectionner toutes les plantes qui ne sont pas envahissantes et enlever les plantes envahissantes, comme le chardon, bardane, berce du caucase, par exemple ».

Ce projet, Emmanuel Rousseau l’a depuis des années. Déjà enfant, il recensait les plantes et les insectes. Cette idée d’un jardin avec des plantes indigènes est née d’une marche sur Henri-Bourassa.

« J’étais passé sur Henri-Bourassa, il y a dix ans, et il y avait la cour arrière d’une maison qui était laissée sauvage avec beaucoup de fleurs du Québec. Je me suis dit : c’est pas bête pantoute. Je cherchais aussi une solution, car je fais du rhume des foins en passant la tondeuse au trèfle et au gazon. Quand j’ai vu qu’il y avait d’autres possibilités, je me suis dit : on pourrait essayer de faire ça, mais de manière contrôlée dans nos villes. Que ça n’ait pas l’air d’un terrain vague ou d’un terrain abandonné et puis avec le soin qu’on peut apporter à la terre », se souvient-il.

Cette démarche, Emmanuel Rousseau la décrit comme « expérimentale ». L’ingénieur en informatique affirme qu’il existe peu de documentation sur le sujet au Québec. Ses stratégies consistent à « essayer, abandonner, chercher de l’information dessus, se documenter via des livres sur la faune et la flore du Québec », décrit Emmanuel Rousseau.

Un potentiel groupe à venir

Au vu de l’enthousiasme des commentaires, des personnes ont contacté la famille en indiquant qu’ils souhaiteraient mettre en place cette initiative. Néanmoins, ces personnes auraient peur de la réaction du voisinage. Éventuellement, la famille pense à constituer un groupe et partir de l’expérience d’Emmanuel Rousseau pour former les personnes intéressées.

Aussi, La Fédération de la Faune du Canada a un système de certification Habitat accueillant pour la Faune, auquel la famille songe à candidater.

Peut-être des bénéfices pour la biodiversité

Au fil des années, Emmanuel Rousseau observe des colonies de plantes qui se déplacent dans sa cour avant et arrière. Il remarque aussi l’arrivée de plantes médicinales et la multiplication des insectes. Selon ses observations, il y aurait une nette augmentation des espèces.

Dans la cour arrière, une colonie de plantes indigènes, les verges d’or se sont installées. De nombreux pollinisateurs y butinent.
Crédit photo: Viktoria Miojevic

Des abeilles, bourdons et guêpes  se regroupent autour de certaines colonies comme les verges d’or.

Toujours selon Emmanuel, il y aurait une quinzaine d’espèces d’abeilles différentes dans son jardin de plantes indigènes. En effet, la famille suppose que les polinisateurs préfèrent les fleurs indigènes à celles importées, car elles sont plus compatibles, selon leur évolution, et la construction de l’écosystème.

« Il y a des espèces qui m’ont surprise comme des plantes médicinales, du millepertuis, de l’achillé millefeuille. Je les les cultive, ces colonies se font une zone comme la mauve. J’ai remarqué aussi beaucoup plus d’oiseaux depuis 2021. Même si je ne suis pas ornithologue, j’ai vu trois nouvelles espèces, dont plus de cardinals rouges. Les oiseaux viennent manger les insectes sur le terrain. En augmentant la surface plantable, les plantes sont des hôtes », explique Emmanuel Rousseau.

Aussi, la famille utilise aussi les guides d’identification. L’entretien prend environ une demi-journée aux dix jours, jusqu’à la fin de l’été.

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