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Impressions citadines par Catherine Dorion

La première fois que j’ai entendu la voix de Martin Claveau, c’était sur mon répondeur, en 2012. Il m’offrait une chronique dans son journal et, plus étonnant, un vrai cachet. Pas un cachet de journal pauvre.

Beaucoup d’employeurs considèrent que l’exposure qu’ils offrent aux auteurs vaut bien une partie du paiement. Martin ne voyait pas les choses comme ça. J’ai pris ça pour du respect. C’en était.

Crise financière, crise des médias écrits, essor d’internet… le Carrefour de Québec y goûte comme les autres. Les annonceurs migrent ailleurs. Comment faire face à l’imperturbable rouleau compresseur de colosses comme Google et Facebook? Depuis 2008, au journal, c’est le déclin tranquille.

«Avez-vous peur pour l’avenir?», que je demande à Martin ainsi qu’à Marie-Claude Boileau, journaliste de la première heure au Carrefour. Ont-ils peur d’avoir à recommencer leur vie professionnelle si le Carrefour rendait l’âme?

Martin, la pensée large et altruiste, ne pense même pas à prendre la question personnelle. «Il va toujours y avoir des initiatives locales», dit-il. «Si c’est pas le Carrefour, ça sera autre chose.» J’insiste : «Mais vous?» Marie-Claude réfléchit, puis pose cette sombre question dont elle connaît la réponse : «Des fois, je me dis… un journal, est-ce que c’est un domaine d’avenir?»

Il y a un silence. Intérieurement, je revire la question vers moi : à quoi bon savoir bien manier la plume? Oh, oui, le monde lit plein de textes sur internet. Mais des oeuvres? Une pensée longue? Écrire une oeuvre, c’est mon rêve de petite fille. J’ai l’impression que je suis arrivée trop tard : tout ça est passé date. Combien d’entre nous, dans dix ou vingt ans seulement, serons encore capable de lire un livre au complet par année?

L’addiction généralisée à internet transforme notre pensée, la saccade. Et comme dans une communauté où tout le monde est alcoolique, personne ne nous met face à nos dépendances, personne ne nous prend par les épaules : «Je te confronte, man. Tu es dépendant de ton cell/de facebook/d’internet.» Non. Nous dérivons en masse vers des terres inconnues, en laissant derrière beaucoup de choses que j’aime profondément.

Les livres. Un grand univers intime de richesse et de calme. Les journaux de papier, grands ouverts. Voguer sur un échiquier fascinant, un miroir particulier du monde.

Mais sur internet… je suis dans le brouillard, je manque rapidement d’air. Pourtant je reste quand même là à cliquer, comme on commande une autre bière alors qu’on est déjà bien assez saoul. J’en ressors toujours embrouillée, fatiguée, parfois déprimée, même. Mauvaise terre pour l’intelligence et la sensibilité. Bah. L’intelligence et la sensibilité prennent trop de temps, de toute façon.

Marie-Claude parle de son rapport au net. Dans le milieu journalistique, c’est très clair : tu t’adaptes. Si ça ne t’intéresse pas, tu crèves. Comme elle, je ne suis pas sûre d’avoir envie de m’adapter.

Henri, mon oncle de 81 ans, me disait ce matin qu’il se trouvait chanceux d’être né si tôt. «Je ne voudrais pas avoir à vivre dans le monde qui s’en vient.» Je n’ai pas su lui répondre. D’habitude, je suis plus optimiste que ça.

Martin, lui, n’est jamais démonté. «Des fois je leur fais des jokes, au bureau, je leur dis, tcheck ben ça, ça va être nous autres, les derniers.»

Je termine cette dernière de mes chroniques régulières au Carrefour avec un énorme merci pour vous, Martin et Marie-Claude. Merci pour le respect, la simplicité et la liberté. Vous avez été une oasis salutaire dans ce monde de notifications constantes, de logique marchande et de déification du nombre de vues.

Une oasis où il y avait du temps pour réfléchir et de l’espace pour se déployer.

Merci.

Une réponse à ce billet
  1. Merci, Catherine Dorion. Tu es libre et entière et a la générosité de t’exprimer en tant que telle. C’est une richesse que tu fais fructifier en quelque sorte par le partage. Merci donc et bon vent.

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