Sabrina Sirois
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Pourquoi ils disent «ah, ta yeule» à Mike Ward et al.

Quand, à cause de la puissance d’une industrie culturelle, le degré d’exposition de ta face (ou de ta voix, ou de tes idées) est supérieur au degré d’amour que la population te porte, tu ne peux pas faire autrement que taper sur les nerfs du monde.

Il y a quelque chose de violent dans le fait d’imposer des vedettes dans l’espace public à coups de liasses. Vous allez dire «franchement, t’exagères», mais il y a quelque chose, là-dedans, du portrait de Ben Ali dans le moindre commerce, ou de Staline dans toutes les places publiques, toutes les bibliothèques, le moindre salon. Vous ne m’aimez pas assez pour mettre spontanément ma face partout? Je vais vous l’imposer. Un jour, même si vous n’avez jamais ressenti la moindre véritable admiration pour moi, vous me verrez passer dans la rue et vous serez impressionné/intimidé par moi. Vous prendrez un selfie avec moi et je serai alors, avec vous, d’une irréprochable gentillesse fabriquée en série. Oui. J’ai assez perdu de mesure pour trouver correct d’être l’objet d’un culte de la personnalité fabriqué par mes commanditaires. Assez perdu de mesure pour dire, dans mes discours de remerciements, que sans le peuple je ne serais rien, et autres menteries.

Heureusement, du magma du peuple sortent parfois des exclamations qui font plaisir et qui prouvent qu’il lui reste des réflexes salutaires : «Voyons toé, ta yeule, j’essaie de m’entendre penser.»

Le cash – le pouvoir–, quand il propulse des artistes, le fait toujours au détriment de la liberté d’expression, parce que chaque fois que je lis un panneau publicitaire qui dit que ton show est à ne pas manquer, chaque fois que tu me recommandes d’acheter à 0,1% d’intérêt telle marque de telle grosse bébelle imbécile, c’est qu’autre chose ne se passe pas dans mon cerveau. Il y a un hijacking. Tu ne me laisses pas découvrir. Tu viens me tanner avant même que j’aie eu le temps de prendre mon espace, comme ces vendeurs ambulants qui attendent les touristes à la sortie des gares au Maroc ou au Pérou.

Un auteur polonais du temps du communisme écrivait, à propos des livres (mais cela s’appliquait en fait à toutes les production culturelles) : «Le gouvernement a pris possession de toutes les imprimeries et de toutes les grosses maisons d’édition dans le pays. À partir du moment où le nom d’un auteur ou d’un érudit apparaissait dans les pages d’une publication possédée par le gouvernement, à partir du moment où son livre était imprimé par une compagnie appartenant au gouvernement, l’auteur en question n’osait plus, ne pouvait plus affirmer qu’il était hostile aux autorités gouvernementales. Avec le temps, des concessions ont été faites à un certain nombre de petits éditeurs privés, mais on les gardait soigneusement dans une position aussi marginale que possible, de façon à ne pas attirer les meilleurs auteurs.»

Changez le mot gouvernement par les mots «industrie culturelle», et c’est du Québec dont on aura l’impression d’entendre parler.

Il y a toutes sortes de manières d’imposer à une société une culture totalitaire.

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