Home À la Une Catherine Dorion: Dany Turcotte et le dégoût (censuré) du vide

Dany Turcotte et le dégoût (censuré) du vide

L’éclat de Pierre Lapointe à Tout le monde en parle à propos de la «télé aseptisée», de ce médium où «les conversations ne peuvent pas aller là où elles doivent aller», cette télé qui «n’est pas un milieu créatif, [qui] est un milieu de politique et de patronariat. […] Radio-Canada devrait remplir son vrai mandat, c’est-à-dire diffuser de la culture diversifiée. J’en ai plein le cul de voir toujours les mêmes visages.»

Ça s’est répandu comme la poudre. Parce, tout à coup, contre toute attente, du vrai sortait de cette machine à faire ronfler.

Et le montage nous montre le visage de Dany Turcotte qui voudrait crier OUI, OUI, mais qui ne dit rien, qui fait une moue triste, la moue contrite de celui qui est forcé de s’autocensurer. La même moue que font les automobilistes aux pouceux : «Je pourrais t’embarquer… mais je ne t’embarque pas.» Un visage qui, à coup sûr, serait illuminé par le courage de dire, mais qui demeure terne, penaud – soumis, au fond, à la machine qui le nourrit. Le droit de montrer ce visage contrit est la concession que lui fait la machine. Le droit de laisser passer un tout petit peu de vérité sous la porte, mais juste en simagrées. Pas en mots, quand même. Tu perdrais ta job.

Un comité anarchiste français parle, dans l’un de ses textes, de notre monde comme d’un monde où «devenir autonome» est un euphémisme pour «avoir trouvé un patron», où tenir à quelque chose et ne pas en démordre conduit régulièrement au chômage, où il faut mentir pour travailler et travailler, ensuite, pour conserver les moyens du mensonge.

Ne pas dire ce qui devrait être dit. «Il y a une culture du vide à la télévision», dit Lapointe.

Je m’y suis frottée, à cette culture du vide. Comme artiste, au début on se dit : «je veux toucher les gens, je veux leur faire cadeau de poésie au fond d’eux. C’est ça, moi, mon talent.» Et on cherche les gros micros, pour toucher plusse de monde. Mais pour avancer drette dans cette jungle, il faut beaucoup de désinvolture devant le jugement de ces asséchés qui sont malheureusement souvent en position de distribuer ou d’enlever les micros. Parfois, il faut jouer avec eux comme aux échecs. Parfois on perd la game et on accepte de faire le bon élève, on accepte de transmettre du vide, participant par là à happer l’attention du monde pour l’emmener loin de la poésie.

Mais ce sont ces asséchés, et nous mêmes chaque fois que nous faisons des pactes avec eux, qui nourrissons le statu quo, c’est-à-dire l’immobilisme ébahi, la desquamation du monde, le cynisme atterré, l’empêchement des révoltes nécessaires.

Et si, au lieu de se demander : «Que puis-je faire pour sauver ma culture, mon territoire?», on se demandait : «Que dois-je cesser de faire?»

On s’attaquerait du même coup à ce trop-plein, à cette absence de temps et d’espace qui nous étourdit l’esprit et nous brouille le coeur.

«Où est-ce que je mens? Que je vais contre moi-même, contre nous-mêmes?»

Toute cette énergie que nous gaspillons à gauche et à droite dans nos vies, sans vérifier quels monstres nous nourrissons parfois.

Photo : Capture d’écran

5 réponses à ce billet
  1. Comment résoudre cela? Beaucoup de gens se désole de cet état de fait, mais peu font un effort pour améliorer la situation. Je lisais dernièrement un livre sur la scénarisation et une phrase qui circule beaucoup à Hollywood est: « Give me the same, but different » Le grand public a une soif inassouvissable de répétition. Ça se voit bien dans les phénomènes comme les « meme » ou même chez les enfants avec les pokémons, ou dans les films qui répète éternellement les mêmes formules. On peut bien blâmer la direction, les patrons mais s’ils veulent conserver leurs entreprises ils se doivent d’être rentable. Et oui, ça se traduit par des décisions frileuses et d’éternelles répétitions.

    Dans le cas de Radio-Canada qui s’est vu réduit de budget énormément, c’est certain que son mandat culturel en a pris un coup. Il y a plusieurs initiatives merveilleuses au Québec que j’essaie d’encourager de mon mieux, en autre dans le domaine de la BD, qui m’intéresse particulièrement. Domaine déjà pas mal en marge.

    En tant qu’artiste, je suis particulièrement sensible à cette réalité et je trouve ça terriblement frustrant qu’on voit toujours les mêmes 5 faces de carême, comme disait Plume. Et c’est peut-être pour ça que je fais un effort conscient de sortir des sentiers battu pour découvrir de nouveaux artistes. Mais comment blâmer monsieur madame tout le monde, de rechercher le confort et la facilité. On sait tous comment la vie est difficile et demande beaucoup de nous. Peut-on vraiment blâmer quelqu’un de vouloir se reposer un peu sans trop penser, après une dure journée de travail ?

    Encore dans les années 60, l’unilinguisme francophone avait l’avantage d’aider les artistes locaux à au moins avoir un marché de niche. Mais maintenant que la nouvelle génération est en grande partie bilingue, les créateurs se doivent de faire la compétition avec la terre entière et les États-Unis en particulier.

    En bref, encouragez vos créateurs locaux, ils en ont vraiment besoin, croyez-moi.

  2. Mais ça c’est l’histoire du capitalisme madame. Des centaines de millions d’individus qui se taisent depuis 100 ans pour garder leur job !

  3. Curieusement j’ai pris cette moue de Dany Turcotte comme un désaccord aux propos de Pierre Lapointe et qu’il n’a pas osé le contredire.

  4. Cela ne se limite pas qu’aux artistes, mais aussi aux idées, politiques, sociales, et autres. Voir les nouveaux chiens de garde de Serge Halimi et les documentaires (Pas vu, pas pris) de Pierre Carles (avec Pierre Bourdieu) qui soulignent justement cet état de fait. C’est français, mais reste que cette façon d’agir s’est mondialisée, je pense qu’on peut en tirer quelque chose d’intéressant.

  5. Le principe de la télé est de présenter une culture du vide, majoritairement des idioties afin que les gens s’en plaignent en se croyant intellectuellement supérieurs à ces présentations. Ce qui en bout de ligne les conditionnent à continuer de recevoir leur infusion quotidienne, branchés à la stérilité. Un vide devenu drogue, consommatrices/teurs qui s’en prennent au pusher sur la mauvaise qualité du produit alors que le produit n’a jamais changé de qualité, égal à lui-même dans sa médiocrité.

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