Pour ouvrir sa 50e saison, La Bordée accueille une imposante production du Théâtre de l’Œil Ouvert inspirée de l’univers de Richard Desjardins. Porté par une distribution de haut vol et des arrangements musicaux remarquables, L’Effet Lisa transforme près de 35 morceaux du poète-compositeur en une vaste fable écologique et humaine.
Quelque part à l’ouest du Québec, en bordure de Company Town, une immense forêt côtoie une fonderie. La première fait naître la vie et les légendes; la seconde, l’arsenic et la mort. Alors qu’un feu de forêt fait rage, une question hante les habitants : d’où vient le tison qui a tout allumé?
Autour de cette interrogation, L’Effet Lisa fait se croiser des personnages issus de l’imaginaire de Richard Desjardins. Le Bum, le Bon gars, Jenny ou encore la Femme de ménage quittent les chansons pour prendre corps dans une histoire originale écrite par Philippe Robert et mise en scène par Jade Bruneau.
Au-dessus d’eux veille Lisa. Inspirée de la chanson éponyme de Desjardins, elle devient ici la lune et la narratrice de cette fable où les humains continuent de s’aimer, de se déchirer, de mourir et de naître tandis que la planète leur envoie des signaux de plus en plus brûlants.
Des chansons complètement réinventées
Près de 35 morceaux de Richard Desjardins irriguent le spectacle. Certains sont interprétés intégralement, d’autres fragmentés ou glissés jusque dans les dialogues. Surtout, le Théâtre de l’Œil Ouvert ne cherche jamais à les reproduire servilement.
La direction musicale, la création et les arrangements de Marc-André Perron constituent l’une des grandes forces de la production. Les harmonies vocales, également travaillées par Jade Bruneau et Simon Fréchette-Daoust, donnent aux chansons une couleur nouvelle et exploitent pleinement les qualités des interprètes.
À leurs côtés, Stéphane Tétreault et son violoncelle Stradivarius apportent chaleur et profondeur à l’ensemble. Sa virtuosité ne relève pas du simple apparat : le violoncelle s’intègre véritablement à cet univers de bois, de feu et de racines.
La distribution est à la hauteur de cette ambitieuse proposition. Jean-François Casabonne campe un Homme du campe rugueux, solitaire au cœur de la forêt. Geneviève Alarie prête sa sensibilité à l’Enracinée, qui tient le Boomtown Café. Simon Fréchette-Daoust et Steven Lee Potvin incarnent deux frères ennemis, le Bon gars et le Bum, tandis que Jade Bruneau interprète Jenny, prise entre les deux hommes et ses aspirations politiques. Sarah Villeneuve-Desjardins se distingue également dans le rôle de la Femme de ménage.
La complicité de l’ensemble est palpable et la mise en scène fait aussi beaucoup travailler les corps. Il faut une énergie considérable pour porter pendant 2 h 15 cette fresque qui navigue constamment entre théâtre, chant et mouvement.
Faut-il connaître Richard Desjardins?
Une partie du plaisir du spectacle repose évidemment sur la reconnaissance. Dans la salle, quelques notes suffisent parfois à réveiller les souvenirs. Des spectateurs chantonnent discrètement avant que la finale ne leur permette finalement de joindre franchement leurs voix à celles des artistes.
Mais qu’arrive-t-il lorsqu’on connaît peu le répertoire de Desjardins? L’expérience demeure étonnamment complète.
Les personnages parviennent à exister au-delà des références dont ils sont issus et les chansons possèdent une véritable fonction dramaturgique. Elles ne sont pas simplement déposées dans le spectacle en attendant que la nostalgie fasse son œuvre : elles sont absorbées et transformées par la nouvelle histoire.
Pour qui les découvre, elles peuvent donc être reçues comme une matière théâtrale neuve. C’est une réussite importante pour une création aussi profondément enracinée dans l’œuvre d’un artiste.
Une fresque écologique et populaire
À travers ces destins entremêlés, L’Effet Lisa aborde le territoire, l’environnement, les Premiers Peuples, l’exploitation des ressources, les racines et les liens qui unissent les humains à la nature. Le spectacle embrasse beaucoup de sujets, parfois au risque de ne pouvoir les approfondir tous.
Visuellement, un décor rugueux et polyvalent devient tour à tour forêt, café ou fonderie. Tout est ciselé avec la précision d’une production de grande envergure.
Après l’intimiste Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes, le Théâtre de l’Œil Ouvert poursuit ainsi son travail de réactivation du patrimoine artistique québécois, mais change radicalement d’échelle. L’Effet Lisa est une grande fresque musicale, accessible et généreuse, du divertissement de haute volée qui ne transforme jamais l’œuvre de Desjardins en pièce de musée.
Les admirateurs y retrouveront sans doute une part de leur propre mémoire. Les autres peuvent entrer sans crainte dans cette forêt inconnue. Les chemins y sont suffisamment bien éclairés par Lisa.


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