La version qui n’intéresse personne: du rêve au cauchemar

Melissa Iguer interprète Sacha, dans La version qui n'intéresse personne, à l'affiche au Trident du 4 au 28 novembre 2026. Crédits photo: Stéphane Bourgeois.

Avec La version qui n’intéresse personne, présenté au Trident jusqu’au 28 novembre, Marie-Ève Milot porte à la scène le roman d’Emmanuelle Pierrot dans une adaptation aussi crue que sensible. Portée par une remarquable Melissa Iguer, la pièce explore les violences qui peuvent naître au sein d’une communauté pourtant fondée sur un idéal de liberté.

Sacha et Tom ont dix-huit ans, des enfances cabossées et une envie irrépressible de vivre autrement. Inséparables depuis toujours, ils quittent Montréal pour Dawson City, au Yukon, où ils rejoignent une communauté marginale de punks et de vagabonds. Dans leur cabane sans électricité, avec leur chienne-louve Luna, ils savourent une existence faite de fêtes, de petits boulots, de drogues et d’amitiés intenses.

« Cette ville est merveilleuse, on partira jamais d’ici », se répètent-ils.

Les premières scènes débordent d’une énergie contagieuse. Ces jeunes marginaux sont excessifs, naïfs, et profondément attachants. Ils ont trouvé dans ce coin reculé du Canada une famille et la promesse d’une liberté sans contraintes. Une utopie fragile, dont le spectacle fait d’abord ressentir toute la séduction.

Quand la communauté se retourne contre les siens

L’équilibre se brise lorsque Sacha noue une relation avec Kosmas, au grand désarroi de Tom, qui supporte mal de perdre son statut privilégié auprès d’elle. Jaloux, il commence à la dénigrer et à propager des rumeurs au sein de leur cercle d’amis.

Progressivement, les regards changent, les remarques se multiplient, les portes se ferment. Sacha devient une indésirable, puis un bouc émissaire autour duquel la communauté resserre ses liens.

Le spectacle révèle les contradictions de ce milieu qui prétend avoir échappé aux normes sociales, mais reproduit les rapports de domination les plus traditionnels. La liberté revendiquée s’accommode fort bien de la jalousie masculine, du contrôle de la sexualité féminine et d’une étonnante tolérance envers la violence de certains membres du groupe.

Dans cette petite ville où tout le monde se connaît, la réputation devient essentielle. Pour Sacha, le refuge se transforme progressivement en prison à ciel ouvert. La pandémie, qui la contraint à partager un logement avec un colocataire de plus en plus menaçant, aggrave encore son isolement.

Une interprétation remarquable

L’adaptation de Marie-Claude St-Laurent préserve la langue crue, l’humour et la vitalité du roman d’Emmanuelle Pierrot. La distribution donne vie à une galerie de personnages ambigus, aussi généreux que lâches, dont les aspirations à la liberté se heurtent constamment à leurs contradictions.

Melissa Iguer impressionne particulièrement dans le rôle de Sacha. Vive, insolente, désordonnée et profondément humaine, elle refuse d’en faire une victime passive. Son interprétation, rauque et frontale, fait cohabiter une rage presque animale et une bouleversante fragilité. Elle incarne avec une intensité remarquable cette jeune femme qui lutte pour conserver la maîtrise de son existence et de son récit.

Une mise en scène inventive et sensible

La scénographie d’Ariane Sauvé restitue avec réalisme le quotidien délabré de cette communauté vivant en marge. Matelas au sol, objets entassés et espaces encombrés composent un univers où se succèdent moments de fête et manifestations de violence. Les lumières accompagnent les transformations de l’atmosphère, notamment lorsque Sacha interrompt le récit pour évoquer ses traumatismes.

La scène de l’agression, représentée derrière une toile semi-opaque teintée de rouge, est particulièrement saisissante. Tandis que Sacha raconte les événements, son double apparaît dans cet espace où surgissent bientôt les silhouettes de la communauté, donnant une forme visuelle puissante à la violence collective.

Autre réussite majeure : Luna, la chienne-louve de Sacha, incarnée par une immense marionnette conçue par Ève-Lyne Dallaire. Malgré son anatomie stylisée, l’animal possède une présence étonnamment vivante. Ses mouvements et ses réactions rendent les moments de tendresse avec Sacha particulièrement émouvants.

Pendant deux heures quinze sans entracte, le spectacle maintient une intensité considérable. Sa construction très narrative, faite d’une succession de souvenirs et de scènes marquantes, entraîne parfois quelques longueurs. La puissance des interprétations et l’inventivité scénique n’en demeurent pas moins captivantes.

Au terme de cette traversée douloureuse, Sacha décide de devenir un dead-end, un cul-de-sac où viendra mourir la haine plutôt que de poursuivre son chemin. Une drôle de destination pour une jeune femme partie chercher la liberté dans les grands espaces du Yukon. Mais c’est peut-être dans cette limite qu’elle choisit enfin de tracer que commence sa véritable émancipation.

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