Avec Le Tiers-Lieu, présenté à Premier Acte, Gabriel Sénéchal plonge dans l’univers des jeux vidéo et des communautés numériques. Portée par une mise en scène inventive, une énergie débordante et beaucoup de tendresse, cette création explore les solitudes contemporaines et les liens qui se tissent derrière les écrans.
Un ordinateur démarre. Le flux vidéo d’une streameuse accueille le public et lui rappelle les habituelles consignes de sécurité. Quelques instants plus tard, les premières notes grandioses d’Ainsi parlait Zarathoustra retentissent. Quatre personnages surgissent, armes de plastique à la main, engagés dans une bataille vidéoludique aussi épique que parfaitement absurde. Leurs mouvements saccadés imitent ceux des avatars, tandis que les instructions fusent dans un joyeux mélange de français, d’anglais et de jargon de joueurs. Le ton est donné : ce sera drôle, frénétique et résolument contemporain.
Une famille derrière les pseudonymes
Victor, Steph, Zach et Ywatch ne se connaissent pas dans la vie réelle. Pourtant, lorsqu’ils se retrouvent en ligne, ils forment une équipe soudée. Sous leurs pseudonymes improbables, ils jouent, rient, se chamaillent et construisent peu à peu une famille choisie, un espace où chacun peut exister sans craindre le jugement.
Derrière cette communauté joyeusement chaotique se cachent toutefois des existences plus fragiles. Steph, qui cultive une personnalité kawaii, découvre les séductions et les dangers de la visibilité numérique. Zach s’épuise au travail et développe des comportements obsessionnels. Ywatch, aux prises avec des problèmes de santé et une identité de genre que sa famille peine à comprendre, trouve auprès de ses camarades une acceptation précieuse. Quant à Victor, il développe avec Steph une relation qui réserve quelques surprises.
Plutôt que de reprendre le discours convenu sur les écrans qui isolent et les réseaux qui détruisent les relations humaines, Gabriel Sénéchal prend au sérieux les attachements qui s’y développent. Les amitiés sont bien réelles, même lorsque les personnes ne se sont jamais rencontrées. Et c’est avec beaucoup de tendresse qu’il raconte leurs tentatives, parfois maladroites, de se rapprocher.
Quand le virtuel prend corps
La scénographie de Youri White conserve les apparences familières d’un intérieur : murs blancs, portes, lit, bureau et incontournable chaise de joueur. Mais cet espace se transforme constamment sous l’effet des projections et des éclairages d’Émile Cyr-Perreault. Chaque personnage possède son univers chromatique, du rose bonbon de Steph au mauve de Ywatch, en passant par le vert de Zach et l’orange de Victor. Les écrans diffusent leurs avatars, les lignes de code envahissent les murs et les couleurs accompagnent les bouleversements du récit.
Les corps empruntent également aux conventions vidéoludiques. Les personnages non joueurs, les fameux NPC, prennent notamment vie grâce à des bas de nylon déformant les visages des interprètes. Une trouvaille aussi étrange que réjouissante. Margo Ganassa se distingue particulièrement dans le rôle de Steph. Avec ses mimiques exagérées, sa gestuelle inspirée de la culture kawaii et ses changements de registre, elle compose un personnage hilarant, derrière lequel affleurent une profonde solitude et un désir d’authenticité.
Une langue et un rythme effrénés
La langue du spectacle, truffée d’anglicismes, d’expressions japonaises et de références à la culture Internet, possède une musicalité singulière. Les répliques jaillissent, se chevauchent et s’interrompent. Même lorsque certaines références échappent aux spectateurs moins familiers de cet univers, les émotions demeurent accessibles et les rires fusent.
La mise en scène épouse le rythme des réseaux sociaux, multipliant les sollicitations visuelles et sonores. Cette effervescence traduit efficacement la fragmentation de l’attention et l’épuisement des personnages, mais possède aussi ses limites.
À vouloir aborder simultanément la solitude, l’identité de genre, la maladie chronique, les dépendances, l’épuisement professionnel et les relations numériques, le récit se disperse parfois. Les scènes s’enchaînent si rapidement qu’il faut par moments travailler pour suivre les différentes trajectoires. Un fil dramaturgique plus affirmé aurait permis à certains enjeux de gagner en profondeur.
Le besoin d’être ensemble
Malgré ces réserves, Le Tiers-Lieu séduit par son inventivité, son humour et la générosité de son regard. Sans idéaliser les espaces numériques, Gabriel Sénéchal montre combien ils peuvent devenir des refuges essentiels pour celles et ceux qui peinent à trouver leur place ailleurs. Et lorsque le spectacle interroge finalement la nature même de nos relations virtuelles, il ouvre une réflexion troublante sur ce qui constitue une véritable présence.
Derrière les avatars, les pseudonymes et le déferlement des images, demeure un besoin profondément humain : celui d’être accueilli, reconnu et aimé.
À voir au Premier Acte jusqu’au 21 novembre!


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