Longtemps fasciné par les amuseurs de rue, j’ai décidé d’aller à leur rencontre. J’y ai appris des choses surprenantes.
Étienne Dufour
Il est 10h45 sur la terrasse Dufferin. Ils sont 6 ou 7 dans l’ombre de la statue de Champlain à bavarder. L’un d’eux, assis, distribue des cartes à jouer aux autres. La carte assignée au hasard détermine l’ordre de passage pour la première partie de la journée. On fait une deuxième pige à 13h30, voir une troisième à 18h pour les courageux.
Ces temps-ci, la terrasse Dufferin est le seul site pour les amuseurs de type cirque puisque la Place de l’Hôtel-de-Ville est occupée par la fête de la Nouvelle-France. Malgré tout, chacun et chacune a l’occasion de passer.
Éric, l’amuseur de rue
Aujourd’hui, Éric est deuxième à passer. Jongleur de torches et de couteaux, cracheur de feu, fakir; sous un tonnerre d’applaudissements, il glisse à la foule qu’il a 50 ans. Je m’entretiens avec lui après son spectacle :
« J’ai commencé à parler de mon âge l’an passé. En réalité j’ai 51, mais 50 ça sonne mieux. Quand je leur dis mon âge, les gens sont surpris, mais, dans ma tête, je reste jeune. », dit-il en rigolant. « Ça fait 34 ans que je suis amuseur. J’ai commencé en voyage à Vancouver. J’avais 8$ et, comme je savais jongler, j’ai trouvé un pitch (endroit où les amuseurs performent) et je me suis fait 30$. Cette job là m’a permis de faire le tour du monde et d’être libre. Il y a une super communauté, même à l’internationale. On se connait et on s’entraide. Si je vais quelque part, je suis presque certain de connaitre quelqu’un. C’est beaucoup plus beau qu’on le pense. On quête pas; c’est qu’on aime ça. », ajoute-t-il avec un sourire éclatant.
« Québec, c’est un des pitchs le plus ouvert et en santé. »
Résident de Saint-Eustache, Éric fréquentait auparavant la scène montréalaise et passait ses hivers en Australie et en Nouvelle-Zélande à performer. Bien qu’il lui arrivait de faire quelques apparitions à Québec dans le passé, c’est ici qu’il passe ses étés maintenant.
« J’ai toujours aimé venir à Québec. L’ambiance est incroyable et on retrouve ça nulle part ailleurs. Le décor magnifique et les gens sont accueillants. On est bien traités par la ville et tout est géré par les amuseurs. C’est organique. À Montréal, ils ont mis en place un système administré par la municipalité qui a tué la scène. Ici, c’est les amuseurs qui s’organisent. On fait la pige et, s’il y a quoi que ce soit, c’est voté démocratiquement entre nous. », note-t-il.
C’est à ce moment qu’un couple d’amuseurs passe devant nous pour remplir leurs bouteilles d’eau. Éric en profite pour féliciter leurs bons coups et leur donner des conseils. Je leur demande donc la recette pour un spectacle.
« Tout le monde à sa propre façon de faire, mais il y a des incontournables. Il faut interagir avec la foule. Au départ, j’étais très gêné, mais ça vient avec le temps. », répond Éric.
« Il faut que ce soit fluide et naturel. », ajoute l’autre amuseur.
« Tu veux vivre le spectacle. Maintenant je dis ce qui me passe par la tête selon les situations. Ça vient tout seul. Il y en a qui n’improvisent presque pas et ça fonctionne aussi. L’important, c’est d’avoir une structure; un début, un milieu et une fin. À travers ça on s’ajuste. L’interaction avec le public fait tout autant partie de l’art de rue. Si ça fonctionne pas, tu le sais rapidement. C’est honnête la rue.», renchérit Éric.
Je le questionne finalement sur la fraternité entre amuseurs.
« On est tous ensemble. On se donne des conseils, des idées, du support. La communauté est vraiment présente. Ça te nourrit aussi de regarder les autres. On est autonomes et libres, mais on s’entraide. Tout est démocratique, mais il y a un respect pour la séniorité et l’expérience. C’est une sorte de contrôle qualité qui permet de garder le site en santé. », note-t-il. « On est moins qu’on était, mais l’art de rue c’est quelque chose de vivant et d’organique. Ça se transforme et ça revient. »


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