5 balles dans la tête : mettre des mots sur l’indicible

5 Balles dans la tête, œuvre de Roxane Bouchard, est présentée à La Bordée jusqu'au 5 septembre 2026. Crédits photo: David Ospina.

Présentée à La Bordée jusqu’au 5 septembre 2026, la pièce 5 balles dans la tête donne la parole à des militaires canadiens marqués par leurs missions en Afghanistan et ailleurs. À partir des témoignages recueillis par Roxanne Bouchard, le Théâtre DuBunker livre ici une œuvre sensible et remarquablement interprétée sur la difficulté de raconter la guerre et de vivre avec ce qu’elle laisse derrière elle.

Comment raconter la guerre à ceux qui ne l’ont pas vécue? Au début de 5 balles dans la tête, Roxanne Bouchard, interprétée par Sylvie De Morais-Nogueira, se présente comme autrice, professeure de littérature et antimilitariste. Elle s’adresse au public comme elle s’est autrefois adressée aux militaires qu’elle souhaitait rencontrer : elle veut comprendre, dépasser ses idées préconçues et recueillir leurs histoires.

Pendant plusieurs années, Bouchard a rencontré une trentaine de militaires de différents corps de métier et visité des bases canadiennes. De cette immersion est d’abord né l’essai 5 balles dans la tête : récits de guerre, puis cette adaptation théâtrale mise en scène par François Bernier.

Une parole difficile à libérer

L’armée n’est pas surnommée « la Grande Muette » pour rien. Ses membres parlent peu de ce qu’ils ont vécu, et le spectacle trouve précisément sa force dans cette difficulté à raconter.

Les premiers souvenirs surgissent dans une joyeuse cacophonie faite de camaraderie, de blagues, de vulgarité, de fanfaronnades et de termes techniques. Un « contact », apprend-on, désigne le moment où l’ennemi vous tire dessus. On parle de calibres, de distances, de procédures et de chiffres. Autant de façons, peut-être, de contourner les corps.

Car une question revient obstinément : qu’est-il arrivé à l’ennemi? Autrement dit, peut-on nommer l’acte de tuer?

Progressivement, les récits changent de nature. Les silences se creusent, les contradictions apparaissent et les confidences deviennent plus douloureuses. Derrière le langage militaire surgissent les morts, les corps déchiquetés par les mines, les camarades perdus et la culpabilité de ceux qui savent rationnellement qu’ils ne sont pas responsables, mais ne parviennent pas toujours à s’en convaincre.

L’écriture habile de Bouchard et l’interprétation très juste de la distribution donnent alors toute leur place aux hésitations, aux omissions et aux souvenirs reconstruits. Le spectacle raconte autant la guerre que l’impossibilité de véritablement la raconter.

Envahie par les récits

La mise en scène de François Bernier traduit matériellement cette accumulation. Des caisses disposées sur le plateau déversent progressivement une matière claire, sable ou sciure, qui finit par envahir l’espace. Elle évoque autant le désert afghan que la sciure destinée à absorber le sang ou la terre jetée sur une sépulture.

Et les récits finissent également par envahir celle qui les recueille, alors que Bouchard se met constamment en scène dans sa démarche d’écrivaine. Lorsqu’elle tente, par exemple, de donner une conférence sur l’altérité, les voix des militaires surgissent de toutes parts et recouvrent progressivement la sienne. Celle qui voulait écouter découvre aussi le poids de ce qu’elle reçoit, jusqu’à connaître une forme de fatigue compassionnelle.

Derrière l’uniforme, des individus

C’est ici que 5 balles dans la tête atteint pleinement son objectif. En individualisant les militaires, la pièce fait disparaître la catégorie abstraite derrière l’uniforme. Apparaissent des personnes avec leurs peurs, leurs contradictions, leurs camarades et leurs traumatismes.

L’empathie fonctionne puissamment. Comprendre ces individus ne signifie pourtant pas adhérer à l’institution militaire ni justifier la guerre. Bouchard, qui se disait antimilitariste, parle plutôt désormais de pacifisme : la rencontre n’efface pas les convictions, mais empêche de réduire ceux que l’on rencontre à celles-ci.

Cette approche crée cependant un angle mort. À mesure que les soldats deviennent humains, l’institution qui les envoie combattre s’efface. 5 balles dans la tête parle finalement moins de la guerre que de ce que la guerre fait aux militaires canadiens. L’Afghanistan lui-même demeure largement un décor traumatique, tandis que les populations afghanes restent presque entièrement hors champ.

La pièce n’ambitionne toutefois pas de mener une analyse géopolitique. Elle choisit les êtres humains qui portent la guerre longtemps après leur retour. Et elle réussit remarquablement à nous les faire entendre.

On quitte 5 balles dans la tête sans nécessairement penser autrement l’armée ou la guerre. Mais après avoir entendu ceux qui doivent vivre avec leurs morts, leurs gestes et leurs souvenirs, il devient difficile de ne pas les ressentir autrement.

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