Présenté dans le cadre du Carrefour international de théâtre, Vampyr de l’auteure et metteuse en scène chilienne Manuela Infante revisite le mythe du vampire pour mieux questionner l’appétit insatiable de nos sociétés contemporaines. Entre satire écologique, humour noir et performance physique, une proposition singulière qui brouille les frontières entre l’humain, l’animal, le vivant et le mort.
Sur scène, tout commence dans un étrange entre-deux. Dans un espace entièrement vert (car si c’est vert, c’est forcément écologique), des caisses de transport noires sont déposées. Elles pourraient contenir du matériel technique ou les cercueils modernes de créatures nomades. Mais elles se mettent à bouger. Des êtres en sortent, hagards, les corps lourds, comme au lendemain d’une très longue nuit, trop arrosée.
Sont-ils humains? Vampires? Chauves-souris? Difficile à dire. Avant les mots, il y a les corps, les râles, les mouvements maladroits et l’absurde. Peu à peu, ces étranges créatures installent le décor et deviennent des travailleurs de nuit, ceux que l’on surnomme parfois des « vampires ».
Une rumeur circule. Un incident s’est produit vendredi matin dans le parc éolien. Il faut enquêter, interroger les employés, les dirigeants de la compagnie énergétique et, pourquoi pas, les chauves-souris elles-mêmes. Surtout, il faut produire un rapport. Un rapport d’impact environnemental.
Le vampire n’est pas celui qu’on croit
Depuis des siècles, l’imaginaire occidental présente le vampire comme une créature monstrueuse qui survit en prélevant la vie des autres. Manuela Infante renverse la perspective. La chauve-souris vampire, petite espèce sud-américaine, se nourrit de quelques gouttes de sang. Mais son appétit apparaît bien modeste face à celui d’une humanité capable de transformer des territoires entiers pour alimenter ses besoins.
Le véritable vampire de Vampyr n’a pas de cape noire ni de longues canines. Il prend plutôt la forme d’un système incapable de s’arrêter : extraction des ressources naturelles, exploitation du travail humain, épuisement généralisé des corps et des écosystèmes. La critique est cependant plus subtile qu’une dénonciation des énergies renouvelables. La pièce ne cherche pas à affirmer que les éoliennes sont mauvaises, mais pose une question plus inconfortable : peut-on réellement construire une transition écologique en conservant les mêmes logiques d’exploitation qui ont provoqué la crise environnementale?
Dans ce récit d’horreur contemporain, le monstre ne surgit plus dans la nuit pour attaquer ses victimes. Il transforme lentement leur environnement jusqu’à le rendre inhabitable.
Des corps en mutation permanente
La grande force du spectacle repose sur le travail physique remarquable de David Gaete et Marcela Salinas. Les deux interprètes ne jouent jamais simplement des chauves-souris, des travailleurs ou des dirigeants d’entreprise. Ils sont toujours plusieurs choses à la fois.
Manuela Infante s’inspire notamment du concept du « not only » (« pas seulement ») de l’anthropologue péruvienne Marisol de la Cadena. Un être n’est jamais enfermé dans une seule définition: un humain, mais pas seulement. Une chauve-souris, mais pas seulement. Un vivant, mais pas tout à fait. Un mort, mais encore un peu là.
Cette hybridité traverse toute la proposition scénique. Les corps se métamorphosent, échappent aux catégories, glissent constamment d’un état à l’autre. L’effet est souvent drôle, parfois grotesque, mais aussi profondément inquiétant.
Accepter de rester dans l’obscurité
Cette volonté de brouiller les frontières constitue toutefois autant la richesse que la difficulté de Vampyr. Le spectacle demande au public d’abandonner ses réflexes habituels : chercher une intrigue linéaire, identifier des personnages clairement définis, séparer l’humain de l’animal ou le réel du fantastique.
Cette perte de repères est cohérente avec le propos, mais elle a aussi un coût. Le trouble des frontières doit-il nécessairement devenir un trouble de la compréhension? Pendant une partie de la représentation, le spectateur cherche la clé d’entrée dans cet univers volontairement instable.
La barrière de la langue ajoute également un défi. Lire des surtitres fonctionne généralement bien avec un théâtre centré sur le texte. Mais dans une proposition où tout repose sur les transformations corporelles, les souffles et les changements subtils de registre, l’attention doit constamment naviguer entre les mots et les corps.
Lorsque les fragments s’assemblent enfin, Vampyr révèle toute la richesse de son univers écogothique. Manuela Infante propose une œuvre exigeante, étrange et profondément originale, qui trouve pleinement sa place au Carrefour international de théâtre. Une invitation à regarder autrement le vivant, mais aussi à se demander qui, finalement, se nourrit de qui.


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