Présentée au Diamant dans le cadre du Festival Carrefour, la pièce Frères de Nathalie Doummar réunit plusieurs générations d’hommes d’un clan égypto-québécois pour une fin de semaine au chalet. Porté par une distribution solide, une scénographie évocatrice et une musique d’une grande sensibilité, ce huis clos familial séduit davantage lorsqu’il parle des liens qui unissent ses personnages que lorsqu’il cherche à réfléchir à la masculinité contemporaine.
Après le succès de Mama, Nathalie Doummar revient avec une nouvelle création qui plonge le public au cœur d’un rassemblement familial masculin. Pères, fils, cousins et beaux-frères se retrouvent dans un chalet de Cacouna pour quelques jours de retrouvailles loin du quotidien. On cuisine, on mange, on plaisante, on se provoque et, parfois, on tente de se dire les choses.
Rapidement, le chalet devient bien plus qu’un simple décor. Il agit comme une microsociété avec ses règles implicites, ses rapports de force et ses hiérarchies bien établies. Chacun cherche à préserver sa place dans le groupe, à obtenir la reconnaissance d’un père, d’un frère ou d’un oncle. Les conversations s’enchaînent à un rythme soutenu, mais les véritables enjeux demeurent souvent en suspens.
C’est d’ailleurs dans ces détails que la pièce se révèle la plus intéressante. Les interruptions constantes, les phrases inachevées, les plaisanteries qui dissimulent un reproche ou une blessure racontent davantage que les nombreux échanges sur ce que signifie être un homme aujourd’hui. La hiérarchie familiale se rejoue continuellement dans la parole : qui parle, qui interrompt, qui décide de ce qui mérite d’être discuté. Une scène particulièrement révélatrice montre Tony, psychiatre et figure d’autorité du groupe, imposer sa vision des choses sous couvert de bienveillance, rappelant à quel point les rapports de pouvoir demeurent présents même dans les relations les plus affectueuses.
Une réflexion qui demeure en terrain connu
Car Frères s’intéresse avant tout à la masculinité contemporaine. Du moins, c’est l’ambition qu’elle affiche. Les personnages incarnent différentes figures familières : le jeune homme sensible et rêveur, le crypto-bro sûr de lui, l’homme en processus de déconstruction, le père attaché aux modèles traditionnels ou encore celui qui découvre trop tard les limites de ses certitudes.
Le problème est que cette galerie de personnages ressemble souvent davantage à un inventaire qu’à une véritable exploration. La pièce accumule des constats déjà bien connus : les hommes ont du mal à exprimer leurs émotions, les pères et les fils peinent à se comprendre, les nouvelles générations remettent en question certains modèles hérités. Tout cela est juste, mais rarement surprenant.
Cette impression est renforcée par le regard profondément bienveillant que Nathalie Doummar porte sur ses personnages. Cette tendresse constitue l’une des qualités du spectacle, puisqu’elle rend ces hommes attachants malgré leurs maladresses. Elle limite toutefois parfois sa portée critique. Rarement les personnages sont véritablement confrontés à leurs contradictions ou poussés dans leurs retranchements.
L’identité égypto-québécoise du clan apporte pour sa part plusieurs moments savoureux, notamment dans les références culturelles qui distinguent les générations. Pourtant, cet aspect demeure relativement périphérique. La pièce explore peu la manière dont l’expérience migratoire ou le croisement des cultures pourrait façonner ces masculinités.
Une distribution remarquable
Heureusement, la distribution parvient à insuffler de la nuance à des personnages parfois écrits à grands traits. Paul Ahmarani se distingue dans le rôle de Robert, oncle conservateur et délicieusement coincé, dont le sens du timing comique provoque plusieurs éclats de rire. Nour Shoukry prête à Joseph une douceur désarmante, tandis que Neil Elias campe un Patrick débordant d’assurance. Manuel Tadros apporte une belle profondeur à Nabil, Ariel Ifergan provoque un malaise bien senti dans le rôle d’Antoine, et Antoine Yared trouve un équilibre juste dans celui de Ralph.
La scénographie de Xavier Mary contribue également à la réussite de l’ensemble. L’ossature de bois qui occupe le plateau évoque à la fois un chalet et une chapelle, transformant ce rassemblement familial en une forme de rituel. Cette impression est renforcée par les interventions musicales d’Étienne Coppée, dont le piano prend parfois des allures d’autel. Ses apparitions comptent parmi les plus beaux moments du spectacle. Douces et aériennes, elles offrent un espace de respiration là où les personnages peinent souvent à exprimer ce qu’ils ressentent.
Au final, Frères convainc davantage comme chronique familiale que comme réflexion sur la masculinité. Derrière les débats sur ce qu’est un homme aujourd’hui se dessine une question plus universelle : comment aimer les siens sans toujours parvenir à les comprendre. Une interrogation touchante, portée par une équipe de création solide, même si le texte peine parfois à dépasser les constats qu’il énonce.


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