Présentée au Diamant du 16 au 18 avril, Le vieux monde derrière nous propose une traversée sensible entre passé et présent, à partir des traces laissées par un père disparu. Adaptée du roman d’Olivier Kemeid par Denis Marleau, la pièce, magnifiquement portée par Mani Soleymanlou seul en scène, transforme une correspondance intime en récit théâtral touchant, où la mémoire se construit autant qu’elle se raconte.
Un voyage à deux voix
Printemps 1968. Gil Kemeid, étudiant montréalais de 22 ans, entreprend un voyage vers le Proche-Orient, sur les traces de ses origines. De l’Europe au Levant, il traverse une époque marquée par des bouleversements historiques majeurs, de Mai 68 au printemps de Prague, qu’il observe sans toujours en saisir la portée. Tout au long de son périple, il envoie des cartes postales à celle qu’il aime, témoignages fragmentaires d’un voyage à la fois exalté et désordonné.
Cinquante ans plus tard, son fils reprend ces traces pour reconstruire ce parcours. À partir de cette correspondance, il comble les silences, contextualise les événements et redonne une épaisseur à ce qui, à l’origine, tenait en quelques lignes griffonnées. La pièce s’articule ainsi autour d’un double regard : celui du père, jeune et spontané, et celui du fils, lucide et rétrospectif.
Une mise en scène sobre et évocatrice
Sur scène, un bureau encombré de documents, de cartes postales et d’objets d’époque devient le point de départ du récit. Au-dessus, un écran projette ces archives, mêlant images anciennes et captations contemporaines. Certaines cartes postales prennent vie, laissant apparaître le personnage du père dans les lieux qu’il a traversés.
Ce dispositif, à la fois simple et ingénieux, permet de faire dialoguer passé et présent sans lourdeur. Il souligne autant la proximité entre les deux temporalités que la distance qui les sépare. Le père est là, mais toujours à travers une médiation. Il s’adresse au public, mais depuis un autre temps.
La force des traces matérielles
L’un des aspects les plus marquants du spectacle réside dans son rapport à la matérialité. Les cartes postales ne sont pas de simples accessoires : elles constituent le cœur du récit. Ce sont elles qui rendent possible la reconstruction du voyage, malgré leur caractère fragmentaire.
Cette attention portée aux objets donne au spectacle une résonance particulière. Elle rappelle que la mémoire repose aussi sur ce que l’on laisse derrière soi. Quelques cartes, conservées au fil du temps, suffisent ici à rouvrir une histoire.
En creux, la pièce fait émerger une réflexion plus large : que restera-t-il de nos propres récits ? À l’heure des échanges numériques, souvent éphémères, la question de la transmission prend une autre dimension. Là où ces traces matérielles permettent aujourd’hui de reconstituer un parcours, nos communications contemporaines risquent de se perdre dans des flux difficiles à conserver.
Entre tendresse et lucidité
Le regard du fils sur son père oscille entre affection et critique. Il admire son élan, sa curiosité, mais souligne aussi ses angles morts, notamment face aux événements politiques qu’il traverse sans les comprendre pleinement. Cette tension nourrit le spectacle sans jamais le durcir.
La pièce évite le piège de l’idéalisation. Elle propose plutôt un portrait nuancé, où la filiation se construit à partir d’un mélange de proximité et de distance. Comprendre l’autre, ici, ne signifie pas tout excuser, mais accepter les zones d’ombre… et même en rire, parfois!
Un théâtre de la mémoire
Avec Le vieux monde derrière nous, Denis Marleau et Olivier Kemeid proposent un théâtre qui prend le temps de regarder en arrière. Le titre, inspiré d’un slogan de 1968 appelant à rompre avec le passé, est ici détourné : il ne s’agit pas de fuir le « vieux monde », mais de s’y attarder. La pièce suggère ainsi que le passé ne disparaît jamais complètement. Il continue d’habiter le présent, à travers les récits, les objets et les silences.
Porté par une interprétation sensible de Mani Soleymanlou, le spectacle offre une réflexion accessible et touchante sur la mémoire, la transmission et ce qui, malgré le temps, persiste. À voir absolument!

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