Présentée au Théâtre du Trident du 14 janvier au 7 février, Querelle de Roberval adapte le roman de Kev Lambert dans une fresque théâtrale ambitieuse où lutte ouvrière, désir et violence sociale s’entrechoquent jusqu’au point de rupture.
Les ouvriers et ouvrières de la scierie de Roberval sont en grève. En façade, la lutte semble soudée. Mais très vite, les fissures apparaissent. Sous les revendications collectives se nichent des désirs plus intimes, des frustrations anciennes, une rage sourde nourrie par la misère et l’humiliation. Tous partagent un même objectif: échapper à la précarité et faire plier leur patron, Brian Ferland. Lorsque celui-ci décrète un lockout, la colère change de nature. Elle se radicalise. Elle déborde.
C’est alors qu’entre en scène Querelle. Copié-collé de l’anti-héros de Querelle de Brest de Jean Genet, transposé dans ce décor québécois, il agit comme un élément de chaos, un grain de sable dans l’engrenage bien huilé d’une machine économique, hétérosexuelle et patriarcale. Avec lui, tout devient permis. Les bouteilles éclatent sur la plage, la violence s’incarne et il faudra plus qu’une saignée pour tout réparer.
Le désir comme révélateur politique
La grande force de Querelle de Roberval tient à son refus des oppositions simplistes. Ici, la lutte ouvrière n’est ni idéalisée ni disqualifiée. Les patrons sont caricaturaux et détestables, sans ambiguïté. Mais du côté des travailleurs, le tableau est plus complexe. Les revendications collectives se fissurent sous le poids des désirs individuels, des identités niées, des colères incompatibles.
Le désir n’est jamais une simple provocation. Il devient un moteur politique à part entière. L’articulation entre grève et pulsions libidinales, entre exploitation économique et circulation des corps, propose une lecture fine du capitalisme comme machine désirante. Ce n’est pas le sexe contre la lutte, mais le sexe comme révélateur de ses failles. Si la solidarité se délite, ce n’est pas parce qu’elle est illégitime, mais parce qu’elle ne peut contenir toutes les subjectivités qu’elle agrège.
Un théâtre de la fragmentation
La pièce montre avec une lucidité parfois cruelle qu’il ne faut pas grand-chose pour délier une communauté qui se veut soudée. Querelle de Roberval est une tragédie de la fragmentation, celle d’un “nous” qui se lézarde lorsque les colères refusent de s’aligner. Quelle colère mérite d’être prioritaire? Celle du travailleur appauvri? Celle du corps contraint? Celle de l’identité niée? La pièce ne tranche pas. Elle expose le nœud, sans chercher la résolution.
La mise en scène d’Olivier Arteau embrasse pleinement cette complexité. La langue oscille entre un registre vernaculaire, ancré dans le jeannois, et une langue plus sensuelle, presque précieuse, pour dire les corps et le désir. Les luttes autochtones et la place de la forêt s’invitent également dans le récit, parfois de manière un peu didactique, mais sans alourdir l’ensemble.
La distribution est solide et brillante. Le jeu, très engagé physiquement, demeure toujours d’une grande justesse. Les corps ne se contentent pas d’illustrer les idées: ils les produisent. Les scènes de confrontation et de sexualité, magnifiquement chorégraphiées, portent une véritable charge réflexive.
Visuellement, le spectacle impressionne par sa maîtrise. Décor, projections et lumières composent un écrin esthétique cohérent et puissant. La présence d’un musicien sur scène, au clavier et à l’orgue, renforce l’atmosphère mouvante du spectacle. Mention spéciale au travail d’éclairage d’Émile Beauchemin, qui donne profondeur et vibration aux tableaux, évoquant parfois une iconographie quasi christique, notamment autour de la figure de Querelle.
Pourquoi il faut voir Querelle de Roberval
Parce qu’elle ose faire se heurter le collectif et l’intime, la lutte et le désir, sans jamais chercher à réconcilier ce qui ne peut l’être, Querelle de Roberval s’impose comme l’une des propositions théâtrales les plus marquantes de la saison. Un théâtre de la friction, inconfortable et nécessaire, qui rappelle que penser peut encore passer par le corps.


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