Le char sort du sac

David LemelinNotre chroniqueur parle du pouvoir dans le journalisme qui impacte sa qualité. (Photo : archives Carrefour)

J’ai beau me plaindre quand les communications formatent (et aseptisent) abusivement ce qui émane d’un politicien, il reste que l’inverse est aussi vrai : quand on s’ouvre la trappe pour dire ce qui se lance bien, dans un pub autour d’une bière… on est à la même place. Dans les deux cas, c’est contre-productif. 

Par David Lemelin

Les propos qui ont « dépassé » la pensée du ministre Éric Caire sont plutôt parlants. Il a accusé Bruno Marchand de « polluer l’existence des conducteurs » avec le projet de tramway, tel que conçu.

Petit jeu de mots dont il devait être fier, au départ, lorsqu’il a lancé sa salve. 

Ho! Ho! Ho! Tordant, en effet. Paul Larocque (TVA) doit avoir envie de réclamer des droits d’auteur.

Puis, la réalité a rejoint la fiction qui avait pris le volant du cerveau du ministre. Des appels en panique, une réunion d’urgence avec les communications afin de trouver le meilleur moyen de sortir le char du ministre qui venait de prendre le clot. 

On lui a alors pondu un petit texte qu’il a relayé sur twitter pour faire marche arrière en disant qu’il est « allé trop loin » et que Marchand est « de bonne foi ». 

Bin oui. 

C’est ce qu’il fallait dire. Ce sont les lignes de com qu’il aurait dû employer.

Alors, que s’est-il passé?

Réponse : il a dit tout haut ce que la CAQ pense tout bas. Très bas.

L’analyse d’impact sur la circulation qui a crevé un pneu du maire de Québec a, en fait, servi de bougie d’allumage, d’essence dans le réservoir du ministre Caire pour oser aller un peu plus loin que de faire semblant de vouloir agir sérieusement dans le dossier de la mobilité et de l’aménagement à Québec. Il a décidé d’attaquer, pour parler à son public cible en fonction des élections et pouvoir affaiblir Bruno Marchand, le sachant faiblement élu et en plein apprentissage. Pourquoi ne pas le tacler?, s’est-il dit. C’est l’occasion rêvée…

Le ministre Bonnardel, qui ne manque jamais de créativité pour défendre l’indéfendable en transport, s’en est pris lui aussi au maire de Québec pour critiquer son manque de vision régionale, déplorant l’impact du choix de rue partagée sur René-Lévesque sur les automobilistes des banlieues. 

Ah oui, là, les banlieues sont importantes! Elles ne l’étaient pas assez pour appuyer un tramway à partir de Charlesbourg dès la première phase, par contre. 

Comme quoi, on aime les banlieues seulement quand ça sert notre discours.

C’est tout de même la CAQ qui poussait dans le dos de la Ville de Québec pour un nouveau tracé desservant mieux les banlieues. C’était à l’automne 2020. Quelques mois plus tard, pourtant, le tracé imposé par la CAQ négligeait les banlieues pour se concentrer sur les zones d’innovation que le premier ministre rêve de développer, quoi qu’il advienne. 

C’est aussi la CAQ qui, par les changements qu’elle a imposés, a retardé le projet d’au moins un an, augmentant du coup les coûts du projet. N’ayant pas froid aux yeux, puisque protégée par un windshield de char, la CAQ fait même pression sur Ottawa afin que le Fédéral éponge 40 % des dépassements… qu’elle occasionne elle-même. 

C’est aussi beau qu’un saut de la fameuse voiture General Lee, dans The Dukes of Hazzard.

Du même souffle (d’exhaust), la CAQ compte les sous pour le tramway, mais sort le chèque en blanc pour le troisième lien et le REM. 

Bin oui. On adapte le discours selon le public. Ça s’appelle du clientélisme

Quel impact?

C’est difficile de prévoir l’impact que ces commentaires et cette vision auront, concrètement. On peut au moins présumer qu’ils nuiront à la CAQ, considérant la vitesse avec laquelle le ministre Caire a embrayé de reculons. C’est du moins ce qu’ils ont estimé.

La recette du clientélisme a beau nourrir le cynisme, il reste que ça fonctionne. Sinon, les politiciens n’en feraient pas. À preuve : on nous envoie 500 $ en prévision des élections, estimant que cela suffit à acheter des millions de votes.

La CAQ doit avoir calculé que ça avait un certain potentiel électoral…

En revanche, je pense que ces commentaires auront surtout pour effet de souder le conseil (du moins, les partisans du tramway qui représentent 75% des élus) et de donner beaucoup de force au maire Marchand. À mon avis, la tactique aura l’effet exactement inverse à celui souhaité : les partisans vont se ranger derrière Marchand, l’opposition protramway va taper sur le même clou (la CAQ) et fragiliser les candidats caquistes dans la région de Québec. Je n’ai pas écrit battre, mais fragiliser, notez bien…

En somme, la sortie du ministre Caire permettra à Marchand de bomber le torse, lors des rencontres régionales, au lieu de le voir essayer de ménager les uns et les autres. 

Cette période est finie, désormais. 

Et c’est la CAQ qui a fait sauter le pont (ou le lien) que le maire essayait de bâtir entre lui et le premier ministre.

Ainsi, la CAQ rêvait peut-être de mettre la ville « sous tutelle » en faisant du chantage pour obtenir l’appui au troisième lien en échange d’un décret ministériel. Mais, le char est sorti du sac. Pour la CAQ, c’est l’asphalte qu’on veut voir au menu, parce que les circonscriptions sur son GPS carburent, pensent-ils, en termes de déplacements en auto. Quitte à se mêler de ce qui ne la regarde ABSOLUMENT pas, à savoir, les détails de l’aménagement du territoire de la Ville de Québec. Ce n’est pas du tout son expertise, ce n’est pas du tout sa responsabilité.

Pour ma part, j’estime que ce n’est pas une guerre à l’auto qui est lancée. C’est une bataille contre les bonnes pratiques, contre l’aménagement durable du territoire et contre le bon sens devant servir les intérêts des citoyens de Québec afin de rester au pouvoir. Coûte que coûte.

Tout ça pour 500 mètres de rue partagée…

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