La dérobade

dérobadeLes journalistes Judith Desmeules et François Gariépy. Photo : Gabriel Côté

Une fois par semaine, je me rends à l’épicerie avec ma fille.

C’est toujours très long de s’habiller et de partir, il faut que je lui coure après dans le corridor pour lui mettre ses bottes, elle enlève son manteau à tout bout de champ, on rit des fois, des fois on pleure, vous savez comment c’est. 

L’épicerie se trouve au bout de la ruelle, à une dizaine de rues de chez nous. La dernière fois qu’on est allé, c’était une « belle journée d’automne », « alternance soleil-nuage », un peu de vent. Comme d’habitude, ma fille ne voulait pas me tenir la main. Elle ne voyait cependant pas d’objection à ce qu’on jase. Alors je lui ai posé une question qu’on pose aux enfants.

– À quoi il te fait penser, le nuage, Béatrice ?

– À un nuage.

Elle avait raison. Dans le ciel, les gros nuages blancs ne ressemblaient à rien d’autre qu’à de gros nuages blancs.

– Tu pleures, papa ?

– Non, j’ai un trou d’eau dans les yeux. T’es sûre qu’il ne ressemble pas un crocodile ? 

Je ne sais pas si c’est parce que j’avais les yeux mouillés, mais il m’a semblé voir que le gars qui est passé à côté de nous en vélo était en train de lire un livre en pédalant. C’était Aller aux fraises d’Éric Plamondon, un livre dans lequel l’auteur raconte entre autres qu’il a fait un accident d’auto et qu’il a pris le clôt dans un champ de fraises, un soir qu’il faisait des niaiseries. 

En octobre à Limoilou, il n’y a pas de fraises, mais ça n’empêche pas le monde d’être niaiseux.

Éloge de la fuite – Voulez-vous savoir qui ne lit jamais de livre en pédalant ? Les journalistes Judith Desmeules, du journal Le Soleil, et François Gariépy, de Radio X. Comme moi, ils couvrent la campagne électorale municipale ; contrairement à moi, ils connaissent pour vrai le vélo, le métier de journaliste, et sans doute la vie aussi, un coup parti.

François Gariépy revendique sans gêne le statut de « vrai cycliste », ce qu’il oppose à une autre catégorie, les « simples propriétaires de vélo ». Et à vrai dire, cela n’a rien de la prétention. Le bon Gariépy roule partout, sur route comme en montagne, avec une préférence marquée pour la montagne et en particulier le downhill.

François Gariépy et son vélo.
Photo : Courtoisie

« Ça fait depuis 1988-89 que je roule au Mont Sainte-Anne, ce qui fait pas mal de moi l’un des plus anciens, – les premiers billets de saisons datent de 1991-92, à mon souvenir. J’ai d’ailleurs fait la première coupe du monde en 1991. À l’époque on faisait le cross-country le samedi et le downhill le dimanche, mais c’était le même bike et le même casque. La seule différence c’est qu’on avait des manches longues pour faire le downhill. Alors j’étais là au tout début du sport », se souvient-il.

Néanmoins, l’animateur de Radio X, « le seul cycliste de sa gang », ne boude pas la route, loin de là. Il a gravi plusieurs cols célèbres en Europe, dont le Col de la Madone près de Nice, le Col d’Aspin et celui du Tourmalet.   

François Gariépy s’explique son amour du vélo par la vitesse et le sentiment de liberté qu’elle procure. « Moi, je suis un gars de vitesse. Dès que j’ai été petit, ça m’a permis d’aller plus loin, de partir de Saint-Nicolas pour aller sur la rive-nord, donc pour moi ça a été un instrument de liberté. Aussi, étant un high-sensation seeker, j’aime ça les sensations fortes. Souvent la bicyclette, un peu comme la moto, va offrir des vitesses incomparables. J’aime beaucoup les virages, je trippe là-dessus ben raide, l’hiver je fais du fat-bike. Toute cette dimension, je l’aime énormément. Je ne suis pas trop triathlon ni BMX, mais entre les deux je me retrouve tout le temps. »

Entre les deux, il y a aussi le vélo tandem. François Gariépy en fait avec son ami aveugle Nicolas Talbot, aussi connu comme « le chasseur aveugle ». « À 17 ans, il était en peine d’amour, et il s’est tiré une balle dans la tête, il a perdu ses deux yeux. On fait du vélo tandem ensemble. Je l’amène même sur des petits sentiers de vélo de montagne. Je m’arrange pour lui faire passer des branches et des feuilles dans la face, il adore ça. Il se souvient d’avoir fait du vélo dans sa jeunesse, il a le souvenir de la sensation du vent sur son visage, et ça lui plait beaucoup. »

Judith Desmeules, elle, n’aime pas « l’asphalte et les stops », et ne fait donc que du vélo de montagne. Elle est très bonne, je vous assure, elle a fait des compétitions et tout, dans sa vie d’avant. Elle faisait partie du club cycliste de Charlevoix, elle a même eu des commanditaires, elle a entraîné des jeunes. Puis, sa carrière a pris fin, « à cause de la vie ». Elle voulait étudier, devenir journaliste.

Photo : Éric Barnabé, gracieusté de Judith Desmeules.

Maintenant, comme François Gariépy, elle considère son vélo comme un instrument de liberté.

– Ça me permet de voyager. Le vélo de montagne me fait découvrir plein de beaux sentiers au Québec. Il y a quelque chose de beau dans le fait de mériter sa descente. Aussi, c’est un peu dangereux, alors il y a de l’adrénaline. Bref, je trouve vraiment que c’est un sport libérateur, dit-elle.

– Libérateur de quoi ?

– Quand je suis à vélo, mon objectif est de ne pas réfléchir. Quand je roule ou que je fais des descentes, je pense juste à la ligne que je vais prendre sur mon sentier. Pour moi, le vélo, c’est vraiment une pause de tout. Surtout une pause professionnelle, – et je dois dire qu’avec la campagne municipale, je n’ai pas pu rouler comme je voulais cet automne. Je vois vraiment mon vélo comme un échappatoire.

Le nez qui coule – Ça fait quelques jours que je traine un vrai bon rhume, j’oserais dire un « rhume d’homme ».

Quand ça m’arrive, il n’y a rien à faire, je vois que je meurs et je suis désespéré en permanence. Les procédés habituels par lesquels je masque mes angoisses les plus diverses n’ont plus aucun effet durable, et si j’arrive à me divertir, ce n’est que l’espace de courts instants que je chéris comme le peut un homme malade.

En temps normal, ma stratégie est surtout de faire du vélo, et ça fait la job. Mais, aux prises avec un rhume d’homme, chaque coup de pédale me rappelle la défaillance de mon corps, chaque bouffée d’air me renvoie à la misère de ma condition, et chaque pensée à l’inanité de mes occupations.

Messieurs, vous savez de quoi je parle.  

C’est donc pour faire la conversation que j’ai demandé à Bruno Marchand, qui est un peu devenu malgré lui mon conseiller vélo personnel, s’il est judicieux de pédaler quand on a le rhume. « Ben oui, il n’y a pas de problème », qu’il me dit. « La littérature à ce sujet dit que tu peux poursuivre l’entrainement ou te déplacer comme à l’habitude. La seule affaire, c’est qu’il ne faut pas y aller trop intensément et faire par exemple une sortie de huit heures de vélo. »

Je suis allé me mettre le nez dans la littérature, comme il dit, pour voir si ça ne me le déboucherait pas. Je n’ai rien trouvé à propos des rhumes d’homme. Quelqu’un sait comment on échappe à ça ?

G.C.

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