Le miracle de la fumée sans feu

Labeaume

Par Georges-Albert Beaudry

Si l’excellent service des communications de la Ville de Québec organisait une conférence de presse pour nous présenter le visage même de la corruption, le reconnaîtrait-on seulement ?

Ne se présenterait-il pas à nous en dégageant une confiance peu commune et ne déclarerait-il pas d’un ton assuré : « De la corruption ? Il n’y en a pas ici. Allez voir ailleurs. » Et ne nous sentirions-nous pas mal, alors, de nous être forgé des suspicions, trompés par une imagination trop fertile ? 

Mais allez, trêve de badinerie !

Il est remarquable que si peu de soupçons aient pesé sur une administration municipale ayant duré autant que celle du maire Labeaume, surtout si l’on considère ce qui s’est passé dans plusieurs ville de la province durant la même période.

On ne peut pas dire, toutefois, qu’il n’y a jamais eu de fumée.

2011 : les allégations de collusions dans le dossier du nouvel amphithéâtre

En 2011, alors que le projet d’un nouvel amphithéâtre était en pleine effervescence, Denis de Belleval avait soutenu contre vents et marées qu’il y avait de la collusion dans le dossier.

« Le maire a commencé par dire : « écoutez, je vais mettre 40 millions de dollars », après ça, 50 millions de dollars, [le groupe] J’ai ma place disait que ça allait coûter 300 millions de dollars », avait déclaré M. Belleval, comme le rapportait Radio-Canada. « Là, on est rendu à 400 millions de dollars. Tout d’un coup on découvre que, oups, il faut décontaminer les terrains, ce n’était pas dans l’estimation de SNC-Lavalin, ça. »

C’était embêtant, mais Régis Labeaume n’eut pas trop de mal à écarter les allégations. Il n’eut qu’à jouer la carte de l’homme qui n’aime pas s’enfarger dans les fleurs du tapis.

« On n’a pas l’intention de se laisser distraire par les politiciens. Pour nous, « les chiens aboient, la caravane passe » ! » avait-il lancé.

Et quand on évoquait la possibilité qu’il y ait de la corruption à Québec, l’habile communicateur rétorquait du tac-au-tac, dans son langage coloré et attachant : « Le premier qui essaie ça chez nous, y’est faite ! »  

2016 : La petite ville et le géant des télécommunications 

Un modèle de persévérance ou d’acharnement, Denis de Belleval continua pendant plusieurs années à tenter d’attirer l’attention de ses concitoyens – qui, avouons-le-nous, ne voulaient pas l’entendre –  sur des irrégularités entourant le projet d’amphithéâtre et l’entente entre la Ville et Québecor. 

C’est que des clauses du contrat visaient à soustraire le géant des télécommunications à un paiement de taxe sur la valeur totale du Centre Vidéotron. 

« À mon avis, la décision du Service de l’évaluation n’est pas conforme à la jurisprudence. Québecor a vraiment l’exclusivité de l’usage du bâtiment et doit payer des taxes sur l’ensemble du bâtiment. La Ville ne peut pas non plus, en vertu de la Loi sur la fiscalité municipale, faire un rabais de taxes », avait confié M. de Belleval en entrevue au Journal de Québec en décembre 2016.

On se souvient que le maire se fit à ce moment beaucoup plus discret.

 2020 : La ville verse des millions à Québecor pour lui permettre de payer son loyer

En décembre 2020, un document de la Ville rappelait que celle-ci « s’est engagée à supporter 50 % du déficit d’opération encouru par QMI Spectacles inc. au cours d’un exercice financier donné, sans toutefois excéder le loyer de base payable par QMI Spectacles inc. en vertu du Bail Spectacles/Évènements », et ce tant qu’il n’y aura pas d’équipe professionnelle de hockey à Québec

Pour l’année 2019, ça a coûté 2,5 millions de dollars à la Ville. 

Et tristement, ce n’est pas tout. L’administration municipale s’est vue contrainte de constituer un fond de prévoyance pour l’entretien de son stade-sans-équipe. On y a versé 1,5 millions de dollars en 2020, comme le rapportait Baptiste Ricard-Châtelain dans le Soleil

Bien entendu, ce sont les contribuables de l’agglomération de Québec qui payent pour cela aussi. 

La facture commence à être salée, pour quelques parties de hockey junior et un concert de Metallica (même si les fans ont été « comblés »).

S’il n’y a pas de feu…

Devant un tel désastre, la réponse naturelle de l’homme normal est l’étonnement. Comment le maire, un homme d’affaires expérimenté, aurait-il pu négocier un si mauvais deal ?

Les esprits malveillants soutiendront sans gêne qu’il y a du copinage et de la collusion à Québec comme partout ailleurs – ou du moins dans ces autres villes qui comme la nôtre ne sont ni grandes ni vraiment petites. Ils n’auraient probablement pas tort.

Or il est très possible que quelqu’un s’en mette plein les poches sans qu’il y ait la moindre trace de corruption.

On peut considérer le phénomène non comme la marque visible de la présence de cœurs corrompus dans l’administration municipale, mais comme l’effet désagréable et inévitable de la personnalité de celui que nous avons choisi comme maire.

Pressé et aveuglé par la perspective d’être celui qui aurait ramènerait aux gens de Québec leur Nordiques, est-il possible qu’il s’en soit seulement fait passer une ?

C’est peut-être la seule façon d’expliquer le petit miracle de la fumée sans feu. 

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