Une affaire de cœur

Vieux-Québec Lauberivière prend cette semaine possession de ses nouveaux locaux sur la rue du Pont, en face du YMCA. En même temps, le centre d’hébergement pour sans-abri fait ses adieux à l’immeuble de la rue Saint-Paul qu’il occupait depuis sa fondation en 1983. Le lundi 8 mars, en plein déménagement, quelques membres de l’équipe de Lauberivière ont reçu le Carrefour dans les anciennes installations du centre pour parler de leurs sentiments à l’égard de ces lieux. 

Lundi était une de ces journées où il fait clair par en haut et par en bas. 

Un ciel presque complètement ouvert permettait au soleil de se réfléchir sur la neige et de nous aveugler doublement, sans toutefois qu’on ait envie de s’en plaindre. Avec ça, il ventait un peu, juste assez, et il faisait suffisamment doux pour que les stations météorologiques s’enthousiasment devant la « douceur printanière » de ce jour de mars.

Bref, c’était une journée idéale pour les déménageurs qui s’affairaient à Lauberivière. Devant l’édifice de la rue Saint-Paul, on pouvait observer le travail discret de ces spécialistes, qui avaient choisi de sortir les boîtes par une petite porte plutôt que par l’entrée principale. 

Des déménageurs à l’ouvrage sur la rue Saint-Paul.

Derrière l’immeuble, un groupe d’usagers du refuge était réuni. Tout le monde était visiblement de bonne humeur, comme excité par le déménagement. 

– Demain, le déjeuner c’est à l’autre place ? lance l’un d’eux. 

Mouais, répondent quelques voix. 

L’aquarium

À l’intérieur, ça grouille encore de monde, même si le mobilier commence à manquer. Quand on entre par l’arrière, on arrive dans un petit espace fenêtré surnommé l’aquarium.

« C’est là que se faisait l’accueil des usagers », explique ÉRIC BOULAY, directeur général de Lauberivière. Monsieur Boulay travaille au centre d’hébergement depuis 1998, où il a été intervenant pendant plusieurs années avant d’occuper un poste de direction. 

« Tu veux qu’on pète une fenêtre pour la photo? » demande à la blague un employé, en expliquant que les lieux seront laissés dans l’état dans lequel ils sont après le déménagement.

L’aquarium est le lieu qui représente le mieux pour lui la mission de l’organisme.

« C’est le local qui m’a personnellement le plus marqué, déclare-t-il. C’est à cet endroit qu’on s’assoyait avec les gens pour prendre le temps de les accueillir, d’écouter ce qu’ils avaient à nous raconter, de comprendre ce dont ils avaient besoin. Je me souviens des longues heures passées dans ce local, de jour ou de nuit. Pour moi, l’aquarium symbolise ce qu’on fait à Lauberivière : on accueille le monde, au sens fort du mot. »

Une greffe cardiaque

Pour l’intervenante responsable de l’hébergement pour les femmes, CATHERINE BISSON, le bâtiment de la rue Saint-Paul a une aura singulière.

« On a vraiment l’impression que les couloirs sont imprégnés par la vie des gens qui y sont passés, dit-elle. Mais au fond, je ne crois pas que l’esprit de Lauberivière va se perdre dans le déménagement. Ici, on devait s’adapter à nos locaux, alors que sur la rue du Pont, c’est l’immeuble qui est adapté à nos besoins. »

« Ce sont les gens qui sont vraiment le coeur de Lauberivière. » – Catherine Bisson, intervenante responsable de l’hébergement des femmes.
De gauche à droite sur la photo : Juan, Steven, Nicolas, Elsa et Alison, intervenants.

« Je vois un peu ce changement comme un transplantation cardiaque, poursuit Catherine Bisson. On prend un cœur, – ce sont les gens et en gros notre mission d’aider ceux qui sont dans le besoin à améliorer leur situation – et on le transfère d’un corps fonctionnel mais dont les parties sont plus ou moins bien articulées, à un corps plus jeune et plus vigoureux. Ça fait que rien d’essentiel ne change à proprement parler. Mais, avec le même cœur, on va pouvoir donner un meilleur service, plus facile d’accès. » 

« Comme un premier char… »

Un autre intervenant, NICOLAS LAUZON, abonde dans le même sens. Le jeune homme a le sentiment de laisser quelque chose derrière lui, mais aussi paradoxalement d’en conserver quelque chose.

« Pour tout dire, ça me fait le même effet que quand je suis allé porter mon premier char à la dompe, songe-t-il en souriant derrière son masque. J’ai plein de souvenirs dans cet immeuble, car j’y ai vécu des moments d’une grande intensité. Je me souviens de m’être assis par terre, juste là dans le corridor sur l’étage des hommes, et d’avoir parlé pendant une heure à quelqu’un, parce que c’est ça qu’il fallait faire à ce moment. C’est difficile de concevoir Lauberivière en dehors de ces murs, mais en même temps c’est nécessaire. »

En disant cela, l’intervenant montre du doigt une salle de bain condamnée et un mur troué « on ne sait plus bien depuis quand ». 

***

Pour la petite histoire

Initialement, l’idée était de rénover l’immeuble. RÉJEAN BOILARD d’Action Habitation, qu’Éric Boulay identifie comme « l’étincelle du projet », avait approché la direction du centre, les informant que des subventions étaient disponibles pour ce genre de travaux. Mais avec le temps, le projet de rénovation rencontre diverses difficultés qui l’empêchent de se réaliser.

« Pour faire une histoire courte, on a trouvé de l’amiante dans les murs. Si ça n’avait été que ça, on aurait procédé aux travaux malgré tout. Mais comme on est situé dans le quartier historique et que l’édifice est patrimonial, certaines restrictions pour la réalisation des travaux ont littéralement fait exploser les coûts », se souvient le directeur de Lauberivière.   

En outre, le nouveau centre apparaît comme le point culminant d’une transformation de l’organisation, amorcée dès les années 1990. Ce qui était alors un refuge traditionnel et géré par des communautés religieuses a commencé à se laïciser et à se professionnaliser.

« On a conservé la même mission de venir en aide aux gens, ou en d’autres termes le même savoir-être, dit Éric Boulay. Mais on y a progressivement ajouté un savoir-faire en aide psychologique et sociale. »

Puis, dans les années 2000, Lauberivière a développé des services axés sur la réduction des méfaits, en ouvrant notamment une fiducie et des espaces consacrés au dégrisement. Dans cette nouvelle vague de développement, l’organisme a notamment ouvert le Réchaud, un café ouvert la nuit.

« Certains se sentent mal à l’aise d’être hébergés. D’autres sont des oiseaux de nuits. Le Réchaud est un endroit où les gens peuvent entrer peu importe leur état, et même en étant accompagnés d’animaux. »  

Le projet d’un nouvel immeuble a quant à lui vu le jour en 2019. Entièrement financé par des organismes gouvernementaux, ce bâtiment a coûté 22,5 millions de dollars. Il comporte 131 chambres individuelles, et a été construit en considération des besoins particuliers du centre d’hébergement pour sans-abri.  

***

Les anciens locaux de Lauberivière en images

« Avant la pandémie, il y avait parfois jusqu’à 30 hommes qui s’entassaient dans ce fumoir. On ne sait plus trop si les murs sont jaunes à cause de la peinture, ou à cause des cigarettes » raconte Nicolas Lauzon.
Lauberivière
Les dortoirs des femmes allaient encore accueillir des gens dans la nuit de lundi à mardi. Ces locaux étaient dans un assez bel état au moment de notre passage.
Lauberivière
Cette chambre vide servait autrefois au service de dégrisement.
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Le corridor sur l’étage des hommes. À droite, l’intervenant Nicolas Lauzon.

Pour plus de renseignements, et pour faire la visite virtuelle des nouvelles installations, visitez leur site Web.

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