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Sabrina Sirois
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Jipé Dalpé: Rescapé de la nuit

J’attendais cet album de Jipé Dalpé, «Après le crash», en sachant à l’avance qu’il me bouleverserait. Son ami David Goudreault avait relaté, dans une chronique parue l’an dernier, les circonstances de l’accident de Jipé survenu le 18 juillet 2015 à 3h27 alors qu’il était passager d’un taxi Uber. («Uber vs Jipé»)

Susy Turcotte : Le graphisme de ton album est très éloquent. Les textes ne sont pas noir sur blanc, mais blanc sur noir, comme s’il y avait un désir de jeter de la blancheur sur de la noirceur. Et cette photo de toi rampant sur le sol noir…

Jipé Dalpé : Je tenais à la franchise de cette image de juste un corps couché par terre. C’est tout noir, en référence à l’asphalte, et il y avait quelque chose de plus sombre, mais avec un œil qui est encore allumé. Ce n’est pas quelqu’un qui est affaissé puis qui est en train de se laisser aller. On est dans un entre-deux : le corps a l’air de ne pas feeler, mais l’œil et l’âme sont bien réveillés. Cet album est très viscéral et brut dans le son, et sans détour dans les mots. Je voulais vraiment plonger à la source, enlever les couches de protection, comme ce que j’avais perdu. Je n’avais pas envie de céder à une mélancolie, même s’il y en a. C’était plutôt une urgence qui primait, une énergie physique, le reflet de comment j’avais été atteint.

S.T. : «Après le crash» clôt l’album en se soudant à la pièce instrumentale «Commotion». Toute la confusion jaillit en musique et délivre ce qui était indicible.

J.D. : «Après le crash» n’était pas nécessairement destiné à être une chanson. Ce texte était lié à mon besoin d’écrire; cette histoire devait sortir de moi. J’ai noirci une infinité de pages, et n’ai conservé que les couplets essentiels. Puis j’ai réalisé qu’autre chose m’habitait et qui ne trouvait pas son chemin par les mots : la sensation d’une commotion cérébrale, comment l’esprit se tord, cette impression d’être un peu dépossédé, à moitié dans les vapes, dans la brume, de perdre des repères. Tout se bousculait : le fait d’être confiné à l’hôpital comme si j’étais enfermé en moi. Ces pièces sont frère et sœur même si je les ai détachées volontairement. J’avais besoin de cracher les mots et j’avais besoin d’illustrer en musique mon état mental et physique.

S.T. : «Combien d’étoiles» dont Ariane Moffatt a signé la musique est l’un des premiers textes qui ont émergé.

J.D. : Il s’agit d’une réflexion envers le métier, nos quêtes, nos envies. On aspire à plein de choses, mais pourquoi? On creuse pour combien d’étoiles? Tous ces efforts valent-ils la peine? Même dans les routes les plus difficiles, je pense qu’une frêle lumière surgit, qu’un trèfle à quatre feuilles pousse parfois à travers le béton.

Jipé Dalpé partage une expérience intime qui prouve qu’une chute peut tenir lieu de tremplin vers autre chose, que la beauté soit l’issue du tragique. On devine la rampe salutaire vers l’intérieur qu’il a emprunté pour puiser force et courage d’avancer. Un couloir d’abandon existe sous le sternum et les précieuses palpitations qui y dorment sont bienvenues après le crash. On peut imaginer la béatitude et la plénitude qui se sont emparées de lui le soir de son lancement.


Photo : Courtoisie

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