Sabrina Sirois
Home À la Une Impressions citadines: «Et après ce forfait tu regardes le Soleil et la...

Je ne sais pas pourquoi je continue de lire les articles qui en parlent, pourquoi je ne ferme pas la radio. Je le connais, le risque qu’ils fassent encore mention des 46 coups de couteau et des protestations des enfants : «Non, Papa, non». Le risque que me revienne ce petit courant électrique dans le ventre, cette chaleur désagréable : «Oh. Mon. Dieu.» C’est l’horreur suprême, pire que la guerre, que le petit Aylan, que tout, à cause de l’origine même de l’horreur : ce dieu qui, pour un enfant, est la sécurité même, ce dieu qui est la vie.

Je sais que beaucoup ressentent, comme moi, une douloureuse empathie pour les deux enfants. Je sais que chez beaucoup, cette douleur se transforme aussitôt en colère. Ils fantasment : qu’il crève dans d’atroces souffrances. Ou qu’il croupisse en prison jusqu’à la fin de ses jours, qu’il se fasse tabasser le plus cruellement possible par d’autres prisonniers.

Pour ma part, je n’ai pas l’esprit revanchard. Je n’éprouve pas de fantasme particulier quant à cet homme.

Mais je n’arrive pas à comprendre comment il peut continuer à vivre. Quel espoir lui reste-t-il? La réintégration est inimaginable. Au-dehors, il ne pourra jamais avoir une vie normale, à moins de subir plusieurs chirurgies plastiques. Et même si c’était le cas, comment pourrait-il psychologiquement passer par-dessus ce qu’il a commis et vécu? Pourrait-il, comme Michel Dunn, se promener dans les écoles en racontant son histoire, en disant «Apprenez à accepter que parfois les choses ne tournent pas comme on l’aurait voulu, mes amis, sinon regardez ce qu’il va vous arriver»? Comment peut-on tourner au positif une histoire aussi dégueulasse? L’imagination fait défaut.

Qui peut continuer à vivre, qui veut continuer à vivre après ça? Je m’imagine à sa place. Je serais incapable de dire autre chose, en cour, que : «Je veux juste mourir. Laissez-moi me suicider. Prêtez-moi un gun.»

C’est peut-être un peu ça, aussi, qui participe au dégout collectif pour Guy Turcotte. On peut être contre la peine de mort et se demander quand même, à part soi, par quelle absence de gêne cet homme respire encore. On est dans les grands tragiques, là. On est dans une toile de Goya, «Saturne dévorant l’un de ses fils». Ou dans Médée, d’Euripide :

JASON : O monstre! O femme odieuse entre toutes aux dieux, à moi, et à la race entière des hommes ! Quoi ! Sur tes enfants tu as osé porter le glaive, après les avoir mis au monde, pour me faire périr en m’enlevant mes fils! Et après ce forfait tu regardes le Soleil et la Terre, quand tu as osé le crime le plus impie!

Ah! L’art. Toujours en train de fouiller au-delà du seuil où s’arrête l’imagination ordinaire des Hommes. Où s’arrête la mienne, en tous cas, quand la radio se met à donner des détails sur le meurtre de GT. (Même son nom, je ne suis plus capable de l’entendre.)

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