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Sabrina Sirois
Home À la Une Impressions citadines par Catherine Dorion: Rendus là on va être morts

Impressions citadines par Catherine Dorion

Me sentant sauvage, j’ai choisi, pour ne rencontrer personne, le Van Houtte plutôt que la Brûlerie ou le Nektar. La conversation des sexagénaires de la table d’à côté me happe. Ah! Le bonheur de pouvoir la suivre incognito depuis le confort de ma banquette (et de mes yeux faussement concentrés sur un texte à travailler).

Deux femmes sont assises ensemble, toutes deux ont un beau visage guilleret et bien rempli. Un homme est debout à côté d’elles comme s’il ne faisait que passer mais il discute depuis un bon bout de temps, du type qui aime parler de «sujets». Les deux femmes se laissent emporter dans son énergie. «Mais on paye beaucoup d’impôt par exemple, dit l’une des femmes, c’est normal qu’on ait notre mot à dire même sur ces questions-là.» L’autre femme approuve. Mais l’homme est une espèce de philosophe de party, il veut que ça lève, il joue le polémiste parmi les siens : «Oui mais on va tu décider nous autres de ce qui va se passer dans les garderies? T’sais? Dans les écoles primaires? » L’autre femme le coupe : «On a des familles pis on a des enfants qui nous tiennent à coeur!» (Là, je ne peux m’empêcher de penser à la tendance générationnelle marquée qu’on a vu se profiler dans les opinions au printemps 2012 et qui ont causé bien des prises de becs entre des jeunes adultes et leurs parents. M’enfin.)

«Oui, dit le philosophe de party qui, d’ailleurs, porte une barbe blanche relativement longue. C’est vrai. Je dis pas qu’il faudrait pus qu’on s’en mêle, je dis que je comprends la réaction de ceux-là, des fois, qui s’insurgent contre notre poids dans toutes les questions alors que qu’est-ce tu veux, bientôt on sera pus là.» Évidemment, le barbu ne pense pas qu’il faudrait qu’ils se taisent sur l’avenir des garderies simplement parce qu’ils ne sont plus en mesure de faire des enfants. Mais il relativise : «Mais tu comprends, je les comprends.» Les deux femmes renchérissent finalement : «Ben oui. Ben oui.»

La conversation continue, embuée du plaisir sincère de partager les mots et les présences. Ils parlent du journaliste qui vient de se faire exécuter par les islamistes et dont on peut regarder la décapitation en ligne si on aime faire des cauchemars. L’une des femmes dit, davantage avec incompréhension qu’avec scandale, que c’est méchant, que c’est de la méchanceté pure. L’autre femme ajoute que c’est ce qui arrive quand t’es tellement convaincu de ton idée que plus rien, même pas les sentiments humains les plus fondamentaux, ne peut plus la défiger. Puis le barbu, toujours positif, laisse tomber : «On chiâle beaucoup ici mais on est chanceux, on n’a pas ça de la violence politique de même. Y a une maudite bonne gang s’a planète qui sont pris avec ça. Nous on n’a pas ces problèmes-là. En tous cas, pas encore! On va peut-être les avoir! Mais pour l’instant…»

«Ah! Répond l’une des femmes avec une sympathique bonhommie, rendus là on va être morts!» Et les trois rient gaiement sur cette conclusion, heureux. Pour une fois, il y a une petite zone en moi qui envie leur désinvolture adolescente. Ils sont beaux et libres, le monde peut aller n’importe comment, il ne leur arrivera rien, ils sont plus forts que la police.

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