Comment prendre soin de ceux qu’on aime lorsque des milliers de kilomètres nous séparent? Présentée au Théâtre Périscope, Les distances, de Mercè Sarrias, explore avec humour et tendresse les relations familiales, le vieillissement et les identités façonnées par les migrations. Une comédie interculturelle portée par une remarquable Roser Batalla.
Eugènia a passé sa vie à parcourir le monde. Grande reporter ayant couvert de nombreux conflits depuis les années 1980, cette femme indépendante a choisi de revenir vieillir à Barcelone après plusieurs années passées au Québec. Mais sa fille Olivia, demeurée de l’autre côté de l’Atlantique, accepte difficilement de la savoir seule, d’autant qu’une maladie dégénérative réduit progressivement sa mobilité.
Olivia multiplie donc les appels, les conseils et les initiatives pour faciliter le quotidien de sa mère. Eugènia, elle, préférerait qu’on lui fiche la paix. Elle est revenue « au pays de la crème catalane » pour y terminer ses jours et entend bien conserver le contrôle de son existence.
Cette confrontation entre sollicitude et autonomie constitue le cœur de Les distances, une coproduction du Théâtre Sortie de Secours de Québec et de la Sala Beckett de Barcelone, mise en scène par Philippe Soldevila.
Une femme libre jusqu’au bout
Roser Batalla est savoureuse dans le rôle d’Eugènia. Ses regards exaspérés, ses mimiques et ses répliques mordantes dessinent une femme délicieusement odieuse, mais profondément attachante. Loin de réduire le personnage à sa maladie, l’interprète lui conserve toute sa vivacité intellectuelle, son humour et son indépendance d’esprit.
Face à elle, Olivia tente de compenser son absence physique par une surveillance presque constante. Sa sollicitude devient envahissante, soulevant une question universelle : à partir de quand vouloir protéger quelqu’un revient-il à lui retirer sa liberté?
D’autres personnages enrichissent cette réflexion. Valentina, une postdoctorante colombienne contrainte de quitter le Québec en raison du durcissement des politiques d’immigration, se retrouve à Barcelone pour aider Eugènia. Quant à Pere, voisin précaire multipliant les petits boulots, il apporte une dimension franchement comique. Victor Alvaro excelle notamment dans une scène où son personnage répète une audition avec Valentina devant Eugènia.
À travers eux se dessinent différentes expériences migratoires : partir, rester, revenir ou rêver d’ailleurs. Les appartenances se recomposent, parfois avec humour, comme lorsque Valentina s’enthousiasme de recevoir pour sa fête une poutine à Barcelone.
Des trouvailles scéniques efficaces
La mise en scène traduit habilement les distances géographiques. Lorsqu’Olivia téléphone depuis Québec, elle demeure à l’écart de l’appartement barcelonais. Mais, dans certains échanges plus intimes, elle abandonne son téléphone et rejoint symboliquement sa mère dans le salon. Les kilomètres s’effacent alors momentanément.
Les projections de messages textes participent également à cette représentation des relations contemporaines. Le décor de Christian Fontaine, dont les meubles sont recouverts de photographies retraçant la vie d’Eugènia, évoque les multiples territoires qui composent son identité.
Le français, le catalan et l’espagnol se côtoient naturellement dans cette création trilingue, accompagnée de surtitres français. Les langues témoignent des parcours des personnages autant que de leurs liens affectifs.
Une pièce foisonnante
Les distances est une pièce généreuse, peut-être même un peu trop. À la question centrale de la proche aidance à distance s’ajoutent les enjeux migratoires, la précarité du travail, les critiques du capitalisme et les aspirations à l’autodétermination. Si ces thèmes prolongent souvent les histoires des personnages, leur accumulation finit par brouiller le fil conducteur du récit. Certains dialogues deviennent plus didactiques, notamment lorsqu’ils abordent le capitalisme et la mondialisation, comme si le texte devait expliquer ce que les situations permettaient déjà de comprendre.
Les courtes séquences s’enchaînent avec vivacité, parfois à la manière d’une série télévisée. Pourtant, malgré la réussite de plusieurs scènes prises individuellement, on peine à discerner la direction que souhaite emprunter l’ensemble. Certains passages plus explicatifs accentuent cette impression de dispersion. Il en résulte néanmoins une œuvre dont on apprécie les personnages, l’humour et les propositions scéniques, et qui contient beaucoup d’émotion.
Reste une question particulièrement intéressante : faut-il toujours chercher à abolir les distances entre ceux qui s’aiment? La proximité n’est pas nécessairement synonyme d’intimité, et l’éloignement n’exclut pas l’affection.
Les distances séduit par la qualité de ses interprètes, son humour et ses trouvailles scéniques. La création de Mercè Sarrias et Philippe Soldevila soulève des questions sensibles sur les liens familiaux, la liberté et les responsabilités envers ceux qu’on aime. Elle invite surtout à envisager la distance autrement : non pas toujours comme un obstacle à surmonter, mais parfois comme un espace nécessaire pour préserver son autonomie et continuer à être soi-même.
Les distances, de Mercè Sarrias, traduction et mise en scène de Philippe Soldevila. Au Théâtre Périscope, jusqu’au 7 novembre 2026.


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