À quelques jours des élections québécoises, Le Vote stratégique revient à Premier Acte dans une version largement actualisée. Avec ses trois candidats grotesques, ses promesses creuses et son public transformé en électorat, Hommeries! signe une satire politique aussi vulgaire qu’intelligente, où le rire finit par nous revenir en pleine figure.
Hasard savoureux du calendrier : le soir de la première du Vote stratégique, un véritable débat électoral réunissant des candidats de Québec rive-nord était diffusé à Radio-Canada. Une excellente mise en bouche avant de rejoindre Premier Acte pour un autre débat, nettement plus déjanté.
Ici, trois bouffons briguent le pouvoir : Lacharrue et son Parti du Gros Bon Sens, bientôt rebaptisé Équipe Lacharrue; Wannabe et ses Enverdeurs; Douchebag et son Parti lobbyiste patriotique. Leur objectif : obtenir les suffrages du public par tous les moyens.
Et tous les moyens sont bons.
La politique comme grand cirque
Dès l’arrivée, l’ambiance tient de la fête foraine électorale. Un « bingo érectoral » détourne les codes d’une campagne à l’ère des réseaux sociaux, tandis qu’une arène attend les candidats au centre de la salle.
Il faut rapidement trouver des slogans, aussi rassembleurs que possible et, idéalement, assez vides pour ne froisser personne : « Ensemble, une voix, chacun dans son char » pour le Parti du Gros bon sens, pardon Équipe Lacharrue; « Toustes à la selle… de vélo » pour les Enverdeurs; « Je ne promettrai rien, mais j’va l’faire » pour le Parti lobbyiste patriotique.
Le ton est donné.
Comme dans sa première version présentée en 2025, Le Vote stratégique trouve l’une de ses plus grandes forces dans sa langue. Le texte de Nicola Boulanger, Melissa Bouchard, Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier la triture jusqu’à l’absurde. Calembours grivois, détournements, contradictions et gloubi-boulga idéologique s’enchaînent à un rythme effréné.
La reprise s’abreuve surtout généreusement de la campagne électorale actuelle. Les références à 2026 abondent et la caricature se retrouve parfois dangereusement proche de son modèle. À l’époque où les « agricultureurs » apparaissent sur des panneaux électoraux, même les bouffons doivent travailler fort pour surpasser le réel.
Un public facile à séduire
Mais le spectacle fait davantage que caricaturer une campagne : il en reproduit les mécanismes. Porte-à-porte, mobilisation, promesses, débat puis scrutin, tout y passe. Le public vote réellement et, exploit démocratique, la participation atteint 100 %.
Surtout, nous découvrons avec un certain plaisir à quel point nous sommes faciles à manipuler.
Les bouffons chauffent la salle, interpellent les spectateurs, cherchent leur adhésion. Nous savons parfaitement que leurs promesses sont absurdes et leurs méthodes grossières. Nous jouons pourtant le jeu avec enthousiasme.
C’est là que la farce devient particulièrement intéressante : combien faut-il réellement exagérer pour produire du comportement électoral?
Douchebag, Lacharrue et Wannabe ne sont d’ailleurs pas seulement des caricatures de politiciens. Ils incarnent aussi certains désirs de l’électorat : qu’on légitime sa colère, qu’on préserve son confort ou qu’on lui permette de se sentir du bon côté de l’histoire. Les bouffons se moquent des candidats, certes, mais aussi de ceux qui les élisent.
Trois corps en ébullition
Cette mécanique repose sur l’impressionnante performance physique de Valérie Boutin, Paul Fruteau De Laclos et Guillaume Pelletier. Ils crient, rampent, bondissent, suent et se contorsionnent dans une gestuelle poussée jusqu’au grotesque.
La proximité avec les spectateurs leur permet surtout de constamment rebondir sur les réactions de la salle. Chaque représentation peut ainsi évoluer selon le public et le résultat de l’élection.
Le rire est énorme, parfois franchement vulgaire, et presque irrésistible. Mais sous le délire se cache une inquiétude plus sérieuse : celle de notre inertie politique. Le spectacle nous fait rire de la démocratie transformée en divertissement tout en fabriquant lui-même un excellent divertissement démocratique. Nous rions, nous reconnaissons l’absurdité, nous nous félicitons peut-être de notre lucidité. Puis quoi?
Présenté jusqu’au 3 octobre, Le Vote stratégique bénéficie ainsi d’un télescopage idéal entre théâtre et actualité : dans la salle, on joue à l’élection tandis que, dehors, l’élection se joue réellement. Cette frontière s’effacera encore davantage le 5 octobre, alors qu’Hommeries! organisera une « soirée érectorale » pour suivre les résultats du scrutin en compagnie des bouffons.
Cette fois, toutefois, les votes compteront pour vrai.


Commentez sur "Le Vote stratégique : quand les bouffons entrent en campagne"