Dom Juan au Trident : un prédateur au milieu des ruines

David Bouchard et Marie Line Mwabi Bouthillette dans Dom Juan ou le festin de Pierre, présenté au Trident jusqu'au 10 octobre 2026. Photo : Stéphane Bourgeois

Le Trident ouvre sa saison avec une relecture spectaculaire de Dom Juan ou le festin de Pierre, mise en scène par David Bobée. Dans un impressionnant cimetière de statues renversées, le célèbre séducteur de Molière descend de son piédestal pour apparaître sous un jour beaucoup plus sombre : celui d’un prédateur qui collectionne moins les conquêtes qu’il n’exerce son pouvoir sur tous ceux qui l’entourent.

Il faut d’abord parler de la beauté du spectacle. Car dès les premières minutes, le Dom Juan de David Bobée en met plein la vue.

D’immenses statues antiquisantes gisent sur le plateau du Trident, corps monumentaux renversés ou mutilés que les interprètes escaladent et contournent. Elles se déplacent, se recomposent et changent de fonction au fil de la représentation. Un piédestal devient table, puis tombeau. Les éclairages, les projections, les costumes et la musique complètent des compositions d’une grande puissance visuelle.

Cette scénographie, récompensée en France en 2023, traduit immédiatement le projet de Bobée : faire évoluer Dom Juan dans un monde où les idoles sont déjà tombées.

Derrière le séducteur, le prédateur

Créée en France en 2023, cette mise en scène est recréée au Québec avec une distribution principalement issue de la Capitale-Nationale. Elle conserve le texte de Molière tout en le faisant résonner très directement avec notre époque.

Le Dom Juan incarné avec une remarquable intensité par David Bouchard n’est guère le séducteur romantique que des siècles de fascination ont pu construire. Il ment, manipule, promet, abandonne, agresse. Son jeu physique évoque parfois celui d’un félin qui tourne autour de sa proie.

Plus intéressant encore : ce Dom Juan ne semble pas vraiment trouver de plaisir dans ses conquêtes. Aussitôt obtenues, elles l’ennuient. Ce qu’il recherche paraît moins être le désir que le pouvoir de vaincre, de posséder un instant, puis de passer à autre chose. Dans cette adaptation, il séduit d’ailleurs aussi bien les hommes que les femmes.

La domination traverse également les classes sociales. Lorsqu’il rencontre Pierrot et Charlotte, ceux-ci parlent espagnol entre eux. Chez Molière, les deux paysans s’exprimaient dans un français fortement marqué qui signalait immédiatement leur condition sociale. Bobée transforme ici cette distance sociale en distance linguistique, même si le choix de l’espagnol dans le contexte québécois aurait mérité d’être davantage approfondi.

Un formidable Sganarelle

Face à Dom Juan se tient évidemment Sganarelle, interprété par Shade Hardy Garvey Moungondo, qui reprend le rôle qu’il tenait déjà dans la création française.

Sa performance constitue l’un des grands plaisirs du spectacle. Très physique, souvent hilarant, Sganarelle impressionne aussi lorsqu’il chante. Sa voix puissante remplit alors la salle et semble même devenir la seule chose capable d’apaiser momentanément son maître.

Le personnage demeure surtout fascinant par ses contradictions. Il connaît parfaitement Dom Juan, condamne ses actes et tente de le ramener à la raison, mais continue de le servir. Il est celui qui sait, qui désapprouve… et qui reste. Et lorsque son maître reçoit finalement son châtiment, sa dernière préoccupation demeure délicieusement terre à terre : « Mes gages! Mes gages! »

Antoine Gagnon se distingue également, notamment dans une irrésistible scène avec Monsieur Dimanche.

Une abondance qui aurait gagné à être resserrée

Le spectacle est généreux, parfois jusqu’à l’excès. Les idées scénographiques abondent et la dernière partie montre un Dom Juan de plus en plus assiégé par les conséquences de ses actes, jusqu’à sombrer dans une violence presque incontrôlable.

Cette accumulation produit des images saisissantes, mais finit aussi par peser sur le rythme. La proposition de Bobée est si claire et convaincante dès la première partie que certaines scènes semblent ensuite en prolonger la démonstration plutôt que la renouveler. Un peu de resserrement aurait permis au spectacle de conserver jusqu’au bout l’intensité avec laquelle il saisit d’abord le public.

Cette réserve n’enlève cependant rien à l’impressionnante maîtrise de l’ensemble.

Avec ce Dom Juan, David Bobée fait tomber le grand séducteur de son piédestal et oblige à regarder les dégâts laissés derrière lui. Il livre surtout au Trident un spectacle d’une beauté remarquable, servi par une distribution solide et plusieurs performances mémorables.

Au milieu des statues renversées, Dom Juan finit lui aussi par tomber. Et rarement sa chute aura été aussi belle à regarder.

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