Laarm de Plœrs : quand Christian Lapointe pousse l’art jusqu’à l’épuisement

La pièce Laarm de Ploers, de Christian Lapointe, est à l'affiche du Périscope du 15 au 19 septembre. Crédits photo: Valérie Remise.

Avec Laarm de Plœrs, présenté au Théâtre Périscope, Christian Lapointe invente de toutes pièces une artiste néerlandaise scandaleuse, lui construit une vie, une œuvre et une postérité. Portée par Amélie Dallaire et Sylvio Arriola, cette création aussi fascinante qu’exigeante pousse très loin la réflexion sur l’art, la provocation et notre besoin collectif de fabriquer des artistes importants.

Avant même que Laarm de Plœrs commence, le public reçoit un livre. Il faudra le rendre à la sortie, mais, pendant la représentation, on sera invité à l’ouvrir à certaines pages et à lire. Au fond de la scène, un texte suggère pendant ce temps qu’il vaudrait peut-être mieux rester chez soi plutôt que d’assister aux « conneries produites en séries dans nos théâtres ». Pas de consignes habituelles sur les sorties de secours ou les téléphones cellulaires. Bienvenue chez Christian Lapointe : les cartes sont déjà brouillées.

Une artiste plus vraie que nature

Laarm de Plœrs aurait été une artiste de théâtre néerlandaise aussi brillante que sulfureuse. Surnommée « la reine du scandale », elle aurait vu certaines de ses œuvres interdites, appelé au meurtre de chefs d’État et même incité la jeunesse au suicide collectif. Elle serait morte à seulement 31 ans dans des circonstances mystérieuses.

Sauf qu’elle n’a jamais existé.

Son nom constitue d’ailleurs un indice assez peu subtil : prononcé à la néerlandaise « Larme de Plourse », il se lit facilement « Larmes de pleurs ». Christian Lapointe ne cherche pourtant pas tant à tromper son public qu’à observer notre capacité à croire à cette artiste fictive. Et ça fonctionne étonnamment bien.

Retour sur son enfance, entrevues, répétitions filmées, œuvres marquantes, scandales, manifeste artistique : tout un univers se construit progressivement autour de Laarm. Amélie Dallaire et Sylvio Arriola deviennent les maîtres de cérémonie de cette étrange oraison funèbre.

Une scénographie qui fabrique du réel

Le remarquable dispositif scénique contribue énormément à donner corps à celle qui n’en a jamais eu. Neuf boîtes abritent des scènes miniatures tirées de la vie et de l’œuvre de Laarm. On y trouve 33 figurines et objets conçus par Mathieu Arsenault, dont la fabrication a nécessité quelque 130 heures de travail. Les décors et les boîtes sont signés par la scénographe Julie Lévesque.

Filmées en direct, les miniatures sont projetées en grand format derrière les interprètes. Une petite figurine devient soudain une immense présence scénique. Chaque boîte possède même son cartel, comme dans un musée.

Laarm n’a jamais eu de corps, mais le spectacle passe ainsi une heure à lui en fabriquer un. Un livre lui donne une œuvre, les figurines une silhouette, la vidéo des archives et les discours qui l’entourent une importance. La quantité de détails finit presque par produire de la réalité.

L’art contemporain dans un alambic

Laarm de Plœrs parle de provocation, de liberté artistique, d’hégémonie culturelle, de politique et de capitalisme. Mais Christian Lapointe va beaucoup plus loin. Il semble avoir placé dans un immense alambic une bonne partie des procédés et obsessions de la création contemporaine : théâtre documentaire, vidéo, installation, performance, œuvres dans l’œuvre, discours sur l’art, participation du public, mélange du vrai et du faux. Puis il fait chauffer très fort.

Le résultat est une œuvre totale, outrancière et volontairement excessive.

Lapointe cherche presque à épuiser son sujet, dans tous les sens du terme. L’accumulation devient elle-même une façon de parler d’un monde culturel qui produit sans cesse des œuvres, des discours, des analyses et des commentaires sur ces œuvres.

Cela donne un spectacle fascinant, mais aussi exigeant. Une fois le mécanisme compris, certaines nouvelles couches peuvent sembler prolonger une démonstration déjà éloquente. Mais comment reprocher tout à fait son excès à une œuvre qui cherche précisément à voir ce qui existe après « trop »?

Peut-on encore consommer de la provocation?

C’est probablement là que Laarm de Plœrs devient la plus mordante. Laarm rejette le système culturel, mais ce système l’admire. Son œuvre choque, mais la critique la consacre. Après sa mort, ses écrits sont publiés et son scandale devient patrimoine. Elle possède même le CV parfait de l’artiste maudite : mort prématurée, œuvres sulfureuses, interdictions, manuscrit inachevé et mystère entourant son décès.

Le capitalisme culturel sait décidément digérer jusqu’à ceux qui veulent le faire exploser.

Et personne n’échappe vraiment à la satire : ni les artistes, ni les institutions, ni la critique, ni le public. Pas même Lapointe.

Le public du Périscope est sans doute déjà convaincu que l’art doit pouvoir être audacieux, politique et dérangeant. Laarm de Plœrs lui pose alors une question beaucoup plus inconfortable : d’accord, vous aimez l’art radical. Mais jusqu’où?

Le soir de la première, la salle s’est levée pour applaudir. C’était amplement mérité.

Mais après avoir passé la soirée à regarder Christian Lapointe démonter les mécanismes par lesquels nous fabriquons collectivement la valeur artistique, prenez quand même l’avis de la critique que je suis avec un petit grain de sel…

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