Respirer sous l’eau : une traversée sensible du deuil

Klervi Thienpont, auteure, metteure en scène et interprète de Respirer sous l'eau, à la Charpente des Fauves du 28 avril au 3 mai 2026. Crédits photo: Stéphane Bourgeois.

À la Charpente des Fauves jusqu’au 3 mai, Respirer sous l’eau, de Klervi Thienpont, propose une expérience théâtrale immersive où le deuil se vit plus qu’il ne se raconte. Entre dispositif sonore, corps allongés et récits entremêlés, la pièce explore avec délicatesse les liens persistants entre les vivants et les morts.

Dans Respirer sous l’eau, Klervi Thienpont propose une œuvre théâtrale et sonore immersive, où le public est invité à une plongée intime au cœur du deuil et de la résilience. Équipé·es de casques audio, les spectateur·trices prennent place dans un dispositif singulier : certain·es sont allongé·es sur des lits disposés dans l’espace, tandis que d’autres veillent à leurs côtés. La pièce tisse trois récits réels, celui de la créatrice confrontée à la perte brutale d’un proche, celui de George, jeune réfugié syrien atteint d’un cancer, et celui d’enfants touchés par le syndrome de résignation en Suède, qui se répondent à travers une trame sonore mêlant voix, méditations et fragments documentaires.

Un théâtre de la présence intérieure

Dès l’entrée dans la salle, le dispositif agit. Le casque d’écoute, remis au public avant même le début de la représentation, installe une première forme d’isolement. Le son de l’eau circule, enveloppe, ralentit le temps. Une fois à l’intérieur, la disposition des membres du public, certains allongés, d’autres assis en retrait, transforme l’espace en lieu de veille, presque funéraire.

Le spectacle ne repose pas sur une action dramatique au sens traditionnel. Il propose plutôt une expérience sensorielle, où la scène se déplace vers l’intérieur du spectateur. La voix, captée au plus près, fait entendre la respiration, les inflexions, les fragilités. Le son devient ici un véritable décor, une matière à part entière.

Du récit au ressenti

Les trois histoires qui structurent la pièce ne cherchent pas à s’imposer comme des récits distincts. Elles s’entrelacent pour faire émerger une expérience commune : celle de la perte, de la maladie, de l’exil, et de ce qui persiste malgré tout.

Plutôt que de raconter le deuil, Respirer sous l’eau en propose une traversée. Le spectateur est placé dans une position de témoin attentif, parfois même de veilleur. Le fait de partager l’espace avec des corps allongés, de s’asseoir à leur chevet, modifie la posture de réception. Une attention concrète s’installe, presque physique.

Dans ce contexte, l’art agit comme un geste de survivance. Les absents ne sont pas seulement évoqués : ils demeurent présents, par la mémoire, par les mots, par les sensations qu’ils continuent de faire naître.

Une immersion entre ouverture et saturation

Le dispositif sonore, au cœur de la proposition, crée une intimité forte avec les voix et les récits. Cette proximité permet à certains moments d’atteindre une grande justesse, notamment lorsque la respiration ou le silence prennent toute la place.

Cependant, la pièce accumule également plusieurs strates sonores, méditations guidées, extraits de reportages, narration, qui tendent parfois à occuper entièrement l’espace mental du spectateur. Là où l’écoute pourrait ouvrir un espace intérieur, elle en vient parfois à le remplir.

Cette tension constitue l’un des enjeux du spectacle : comment faire ressentir le manque sans chercher à le combler? Respirer sous l’eau navigue avec finesse entre ces deux pôles, laissant affleurer tour à tour le vide et ce qui tente de le traverser.

Entre intime et politique

En croisant un deuil personnel avec des réalités liées à l’exil et aux politiques migratoires, la pièce prend le risque de rapprocher des expériences très différentes. Elle évite toutefois l’écueil de la simplification en s’ancrant dans une expérience commune : celle du rapport à la mort, qu’elle soit imminente ou déjà advenue.

Ce déplacement permet de faire émerger une forme de solidarité sensible, où les histoires ne se hiérarchisent pas, mais résonnent entre elles.

Respirer, malgré tout

Un motif traverse l’ensemble de la pièce : celui du souffle. Respirer devient ici un geste central, à la fois physiologique et symbolique. Il marque le passage entre la vie et la mort, entre l’absence et la présence, entre l’effondrement et la reprise.

Lorsque, à la toute fin, Klervi Thienpont prend la parole pour dire « je ressens et je suis vivante », après avoir laissé sa voix passer uniquement par le casque, le geste a quelque chose de simple et de direct. Comme un retour à la surface.

Sans chercher à offrir une résolution, Respirer sous l’eau propose plutôt un espace pour habiter le deuil, le temps d’une respiration partagée. Ici, les êtres chers ne sont pas préservés dans la matière, mais dans les sensations qu’ils ont déposées en nous, comme des présences diffuses, toujours actives.

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