Présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 16 mai, la pièce Arnaud pour Justine aborde l’assistanat sexuel pour les personnes en situation de handicap avec une rare intelligence sensible. Entre fiction, matériau documentaire et humour, la création de Nous sommes ici et Vénus à vélo refuse le plaidoyer facile pour ouvrir un espace de réflexion profondément humain.
Justine, une femme vivant avec la paralysie cérébrale, fait appel à Arnaud, un assistant sexuel, pour explorer son désir et son rapport à l’intimité. Cette relation bienveillante suscite toutefois les soupçons d’une préposée, qui craint un abus et déclenche une procédure judiciaire. À partir de cette situation, la pièce interroge le droit, l’autonomie, le consentement, mais aussi les représentations sociales qui pèsent sur les corps jugés dépendants.
Il aurait été facile, avec un sujet aussi délicat, de produire une œuvre démonstrative, entièrement tournée vers la défense d’une cause. Arnaud pour Justine choisit une voie plus exigeante : plutôt que d’argumenter, elle complexifie.
Le désir, sans solennité
Dès l’entrée du public, la pièce déplace le regard. Allongée sur son sofa en regardant Titanic, Justine apparaît d’abord comme sujet de sa propre histoire. Lorsqu’elle demande à sa préposée : « Comment c’est, faire l’amour? », la question agit comme une fissure dans l’ordre ordinaire des choses.
À partir de là, le désir devient matière scénique. La métaphore de l’eau, introduite par Justine lorsqu’elle compare l’orgasme à une soif enfin étanchée, irrigue la pièce entière avec poésie et humour. Fontaines, jaillissements, circulation du désir : tout cela pourrait sembler théorique, mais la mise en scène en fait quelque chose de vivant et souvent très drôle.
Car oui, on rit beaucoup. On rit de la gêne de la mère qui contacte un assistant sexuel pour sa fille, des échanges maladroits entre Justine et Arnaud, des surtitres qui rendent visibles les pensées des personnages lors d’un rapprochement hésitant. Et ce rire n’allège pas le sujet, il l’humanise.
Un sujet désirant, pas une figure exemplaire
L’une des grandes forces du spectacle est de refuser de traiter le handicap sur le mode tragique ou édifiant. Justine n’est jamais réduite à une cause. Elle a des fantasmes, de l’humour, du désir, de l’agentivité. Elle affirme une subjectivité que bien des représentations sociales refusent encore aux personnes en situation de handicap.
La pièce met en lumière, avec finesse, l’infantilisation et l’asexualisation dont ces personnes peuvent faire l’objet, tout en interrogeant les zones grises de l’assistanat sexuel : s’agit-il d’un service? d’un soin? d’une médiation vers l’autonomie?
Le contraste est particulièrement fort entre les personnages qui gèrent souvent le corps de Justine comme un corps à administrer, et Arnaud, dont les gestes passent constamment par le consentement verbalisé.
Quand le documentaire respire
À la croisée du théâtre documentaire et de la fiction, Arnaud pour Justine trouve une forme remarquablement souple et jamais didactique. Les interprètes quittent parfois leurs personnages pour commenter leur propre rapport au sujet, partager des données de recherche ou introduire des débats éthiques autour de la « dignité du risque » ou de l’encadrement de l’assistanat sexuel ailleurs dans le monde.
La pièce passe sans heurt d’une scène intime à une réflexion théorique, d’une confidence à une donnée documentaire. On sent là la maturité d’un projet travaillé sur plusieurs années.
Le théâtre contre la simplification
Fait intéressant, la dimension judiciaire annoncée par le synopsis n’occupe pas le centre du spectacle. Et c’est une qualité. Le théâtre, ici, devient presque un contrepoint au droit: là où la loi classe et tranche, la scène introduit nuance et contradiction.
Le dispositif participatif lié au jury, où des spectateurs enregistrent leurs réponses pour être rejouées le lendemain, paraît plus modeste que le geste de convocation citoyenne qui entourait la création. Mais cette retenue s’accorde finalement au projet : le spectacle ne demande pas au public de juger, mais de comprendre, ce qui est déjà beaucoup.
Une œuvre accomplie
Il serait trop facile de qualifier Arnaud pour Justine de pièce nécessaire. C’est vrai, mais réducteur. C’est surtout une œuvre très accomplie. La scénographie ancrée dans l’appartement de Justine, la circulation entre les registres, la cohérence entre fond et forme, tout concourt à faire de cette création un bel objet scénique.
Et il faut souligner la présence remarquable de Geneviève Brassard-Roy, lumineuse et libre, bouleversante sans jamais forcer l’émotion.
Rarement une pièce aura abordé un sujet aussi sensible avec autant de délicatesse, sans perdre sa capacité critique ni son humour. On sort du Périscope avec des questions plutôt qu’avec des réponses.
Et peut-être un peu plus poreux aux autres.

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