Le petit astronaute au Trident: une ode lumineuse aux vies qui transforment les autres

Le Petit Astronaute au Trident, du 22 avril au 16 mai 2026. Photo : Stéphane Bourgeois

Le petit astronaute, présenté au Trident jusqu’au 16 mai, propose une adaptation sensible et inventive de la bande dessinée de Jean-Paul Eid. Entre mémoire familiale, humour, douleur et tendresse, le spectacle fait d’un enfant lourdement handicapé le cœur vibrant d’un récit profondément humain.

Une mémoire qui reprend vie

Tous les ans à la même date, Juliette retourne en vélo dans la ruelle de son enfance. Cette fois, la mise en vente de l’ancien appartement familial lui permet d’y entrer à nouveau. Ce simple point de départ devient, sous la plume de Jean-Paul Eid et dans l’adaptation scénique cosignée avec Mary-Lee Picknell, une traversée du souvenir d’une rare intensité.

À mesure que les pièces de l’appartement s’ouvrent comme des tiroirs secrets, le passé ressurgit. L’arrivée du petit frère Tom, enfant lourdement handicapé surnommé « le petit astronaute », devient le centre autour duquel gravitent les souvenirs, les deuils, les apprentissages et les liens familiaux.

L’adaptation préserve le langage de la bande dessinée. Les scènes s’enchaînent avec la fluidité de cases que l’on tourne, par ellipses et fragments, sans perdre la continuité du récit. La scénographie, particulièrement ingénieuse, prolonge ce dialogue entre les médiums : des espaces surgissent sous l’appartement principal, un lit d’hôpital apparaît comme extrait de la mémoire elle-même. Le décor, chaleureux et minutieux, agit presque comme un personnage.

La musique jouée sur scène par Josué Beaucage participe aussi à cette poétique du souvenir, avec des motifs inspirés de Major Tom qui confèrent au spectacle une discrète dimension cosmique.

Une représentation sensible du handicap

Là où le spectacle touche juste, c’est dans sa manière de faire de Tom autre chose qu’un symbole ou un objet de compassion. Il ne parle pas, ne marche pas, n’accomplit rien de ce que les récits héroïques valorisent habituellement. Et pourtant, il transforme tout autour de lui. Sa présence reconfigure la famille, soude une communauté et devient la source d’une réflexion délicate sur le soin, la vulnérabilité et l’amour.

La mise en scène de Maryse Lapierre évite les pièges du pathos ou de l’angélisation. Le choix d’incarner Tom par un pantin au corps souple, expressif sans être réaliste au sens strict, se révèle d’une grande justesse. Le spectacle montre aussi, sans insister lourdement, la fatigue des parents, les ajustements du quotidien, les renoncements que suppose une telle réalité.

Une phrase résume à elle seule cette intelligence sensible : « À trop vouloir guérir un enfant, on lui donne l’impression de ne pas l’aimer. »

Cette profondeur n’empêche pas la légèreté. La pièce ménage de véritables respirations comiques, dont une scène de Noël franchement irrésistible.

On pourrait noter que cette famille apparaît parfois presque trop harmonieusement soudée face à l’adversité. Mais cette légère idéalisation semble relever davantage de la tonalité généreuse de l’œuvre source que d’une faiblesse de l’adaptation, qui assume cette douceur fondamentale.

Une fresque portée par des interprètes solides

L’émotion du spectacle repose aussi sur la qualité du jeu. Miryam Amrouche est particulièrement touchante dans le rôle de Juliette, qu’elle traverse de l’enfance à l’âge adulte avec une remarquable fluidité, sans jamais caricaturer l’enfant qu’elle fut. Sa présence donne au récit son axe sensible.

Marc-Antoine Marceau campe pour sa part un père chaleureux et profondément attachant, dont la manière d’accueillir les événements « comme ils viennent » apporte au spectacle une douceur presque philosophique. Autour d’eux, une distribution solide compose une riche galerie de personnages, des figures familiales aux enfants de la ruelle, en passant par le personnel médical, sans jamais réduire ces présences à de simples fonctions narratives.

La direction d’acteurs contribue beaucoup à maintenir ce fragile équilibre entre humour, quotidien et émotion.

Une émotion construite avec finesse

Oui, Le petit astronaute sollicite fortement l’émotion. Les mouchoirs ne sont pas un accessoire superflu. Mais ce serait injuste d’y voir un simple tire-larmes. Si le spectacle émeut autant, c’est parce que cette émotion se construit patiemment, par accumulation de gestes justes, de détails précis, de scènes tendres ou drôles qui fabriquent une véritable proximité avec les personnages.

C’est peut-être là sa plus grande réussite : faire sentir que certaines vies, même brèves ou empêchées, modifient durablement la gravité des autres.

On sort du Trident les yeux humides, certes, mais aussi secrètement agrandi. Et ce n’est pas si fréquent.

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