Quand le bénévolat devient lieu de renversement

La pièce de théâtre Bénévolat joue à La Bordée jusqu'au 16 mai. Sur la photo: Mathieu Richard et Stéphanie Arav. Crédits photo: Sylvie-Ann Paré.

Présentée à La Bordée jusqu’au 16 mai, Bénévolat, de Maud de Palma-Duquet, transforme un dispositif simple en théâtre profondément humain. Portée par deux interprètes remarquables, cette création sensible et drôle explore les rapports de pouvoir, la langue et les failles intimes sans jamais sombrer dans le didactisme.

Sur papier, Bénévolat pourrait sembler suivre un trajet connu : deux êtres que tout oppose se rencontrent, se heurtent, se transforment. Amaryllis, étudiante ambitieuse qui souhaite entrer en médecine, fait du tutorat bénévole en prison pour bonifier son dossier. Anthony, détenu, doit réussir son français de secondaire 1 dans le cadre de son plan correctionnel. Deux heures par semaine, dans un petit local austère, ils se retrouvent face à face.

Ce canevas pourrait être convenu. Il ne l’est pas.

Récompensé par le prix Gratien-Gélinas en 2022, le texte de Maud de Palma-Duquet déploie une écriture rythmée, vive, souvent drôle, qui refuse aussi bien le pathos que la leçon morale. À travers échanges mordants, moments de crise et dévoilements progressifs, les personnages se complexifient et déjouent peu à peu les archétypes dont ils semblaient d’abord relever.

Le public réagit beaucoup, et c’est révélateur. On rit souvent. On a parfois la gorge serrée.

La langue comme lieu de friction

L’un des grands mérites de la pièce tient au fait qu’elle fait de la langue son véritable moteur dramatique. Le français n’y est pas qu’une matière scolaire : il devient un terrain où se rejouent rapports de domination, exclusions et possibilités de reconnaissance. Lorsqu’Anthony lance que les règles de grammaire ont été inventées pour que « du monde comme toi se reconnaisse », la réplique ouvre soudain une réflexion sociale beaucoup plus vaste.

Elle défend la nuance et la précision; lui se méfie des mots qui compliquent les choses. Pourtant, c’est souvent lui qui trouve les formulations les plus bouleversantes, comme lorsqu’il affirme que la prison « suicide » des gens. La pièce montre ainsi comment la langue peut être à la fois outil de contrôle et espace de résistance.

Un huis clos habité

La mise en scène de Rose-Anne Déry mise sur une grande sobriété : une table, deux chaises, une fenêtre opaque. Peu d’éléments, mais un espace chargé de sens.

Ce huis clos fonctionne comme une chambre de résonance morale. Le dedans, lieu des séances de tutorat, dialogue avec un dehors qui affleure à travers les messages laissés par Anthony à sa mère ou les fissures qui apparaissent dans la vie d’Amaryllis.

L’épure n’appauvrit rien. Elle concentre et permet au texte comme au jeu de respirer.

Le bénévolat comme ambiguïté

Le titre lui-même mérite qu’on s’y arrête. La pièce ne fait pas du bénévolat une vertu évidente, elle en montre aussi l’ambivalence. Amaryllis n’est pas seulement là pour « aider » : son engagement est aussi stratégique. Le tutorat reproduit d’abord des hiérarchies sociales et scolaires où l’un encadre, l’autre est redressé.

En ce sens, Bénévolat pose discrètement une question politique : et si certaines formes d’aide participaient aussi à une forme douce de contrôle social? Mais la pièce ne s’arrête pas à ce constat. Elle montre aussi comment ce cadre peut se retourner, déplacer ceux qu’il met en relation et produire quelque chose d’imprévu. Comme un lien.

Deux interprètes remarquables

Cette finesse n’existerait pas sans le travail remarquable de Stéphanie Arav et Mathieu Richard. Elle compose une Amaryllis tendue, rigide, traversée d’angoisses qu’elle maîtrise mal. Lui donne à Anthony une présence à la fois bravache, drôle et vulnérable. Leur complicité scénique repose sur des micro-déplacements, des silences, des reculs, des élans retenus. Rien n’est surjoué. Tout semble juste.

Ce qui touche le plus, peut-être, est que Bénévolat parle moins d’aide que de rencontre. De ce qui peut advenir lorsque deux trajectoires qui n’auraient jamais dû se croiser sont forcées de se regarder. Sans naïveté, sans rédemption simpliste, la pièce fait l’hypothèse qu’un échange réel peut transformer.

C’est une proposition modeste en apparence. Mais elle est profondément émouvante.

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