Bacchanale au Périscope: la colère comme rituel de survie

Bacchanale au Périscope. Crédits photo: Nyx Lavoie.

Présentée au Théâtre Périscope jusqu’au 18 avril, Bacchanale réunit six comédiennes dans une fresque féministe à la fois physique et chorale. Entre service, violence ordinaire et rituel de libération, la pièce d’Olivier Kemeid explore ce que les femmes portent, endurent… et transmettent.

Dans un bar montréalais, six serveuses s’activent avant l’arrivée d’un groupe d’étudiants venus célébrer leur initiation. Verres alignés, bouteilles prêtes, consignes à suivre : tout est en place pour que la soirée se déroule comme prévu. Mais derrière cette mécanique bien rodée se dessine une réalité plus rude, faite de fatigue, de tensions et de rapports de pouvoir.

Avec Bacchanale, la compagnie Les Écornifleuses propose une œuvre où le quotidien du service devient un terrain d’observation de la condition féminine. À travers six personnages appartenant à différentes générations, la pièce met en lumière une expérience partagée, marquée à la fois par la solidarité et par l’usure. L’arrivée d’Émilie, la plus jeune, introduit un regard neuf. Intégrée à l’équipe avec une certaine réserve, elle découvre peu à peu les règles implicites de ce milieu. « On sert parce qu’on est des serveuses, pas parce qu’on est des femmes », affirme l’une de ses collègues. Une phrase simple, mais qui donne le ton : servir n’implique pas de se soumettre.

Servir… et survivre

La mise en scène de Frédéric Dubois adopte une configuration bifrontale, avec le bar placé au centre. Ce dispositif plonge le public au cœur de l’action et accentue la dimension physique du spectacle. Le service devient rapidement une forme de transe. Les commandes sont scandées à l’unisson, les déplacements s’accélèrent, les corps s’usent. Ce qui pourrait relever du réalisme bascule vers une écriture plus stylisée, presque incantatoire. La cadence monte, les voix s’entremêlent, jusqu’au last call. Puis tout retombe. Mais lorsque les clients quittent les lieux, ils laissent derrière eux plus que des verres vides : une fatigue persistante, inscrite dans les corps.

Une catharsis collective

C’est à ce moment que la pièce opère un basculement. Les serveuses entament un rituel pour « faire sortir le méchant », expurger ce qui s’est accumulé au fil de la soirée. La scène devient alors un espace de transformation, où le chant, la danse et la répétition des gestes participent d’une forme de libération.

Contrairement aux bacchanales antiques évoquées en filigrane, cette transe ne se déroule pas hors du monde, mais au cœur même d’un espace social codifié. Le bar devient le lieu d’une réappropriation, où les corps cessent d’être uniquement exposés pour redevenir actifs. Ce passage par le rituel permet aussi d’intégrer Émilie, qui doit à son tour traverser cette épreuve. La transmission se fait ainsi de manière concrète, presque initiatique.

Ce qui se transmet

La pièce met en scène six générations de femmes, réunies par une expérience commune. Si elle évoque une révolte partagée, elle laisse aussi apparaître une réalité plus nuancée. Car ce qui circule entre elles n’est pas seulement une force, mais aussi une fatigue. Une mémoire accumulée, un héritage de colère qui se transmet autant que la résistance.

Le passage du statut de « désirables » à celui de « désirantes » s’inscrit dans cette dynamique. Il ne s’agit pas d’un renversement spectaculaire, mais d’un processus progressif, porté par le collectif. Le travail sur les corps constitue d’ailleurs l’un des aspects les plus marquants du spectacle. Dans la première partie, les comédiennes portent des vêtements associés au milieu du bar, qui inscrivent leurs corps dans une logique de visibilité. Après la catharsis, les costumes changent : tuniques blanches, matières légères, peau marquée par des onguents divers.

Ce passage visuel accompagne la transformation dramaturgique. Les corps quittent un registre de disponibilité pour entrer dans un autre mode de présence, plus intériorisé. Sans effacer la fatigue ni la violence vécue, cette métamorphose ouvre un espace de recomposition.

Une langue en mouvement

Comme souvent chez Olivier Kemeid, la langue joue un rôle central. Au début de la pièce, elle est heurtée, instable, traversée de déformations qui rappellent un joual hyperstylisé. Les mots semblent déborder, comme si le langage peinait à contenir ce qui se vit. Après la catharsis, la parole se transforme. Elle devient plus claire, plus posée. Cette évolution accompagne celle des personnages et renforce l’impression d’un passage, d’un avant et d’un après.

Avec Bacchanale, le Théâtre Périscope propose une œuvre exigeante, qui mise sur la physicalité, la parole et le collectif pour interroger la place des femmes dans des espaces encore marqués par des rapports de domination. Sans proposer de solution simple, la pièce donne à voir un processus : celui d’une libération toujours en chantier, à reprendre, soir après soir.

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