Macbeth en blouson de cuir : Lepage plonge Shakespeare dans les guerres de motards

Au Diamant, Robert Lepage réinvente Shakespeare en le transposant au milieu de la guerre des motards. Crédits photo: Yves Renaud.

Au Diamant, Robert Lepage propose une adaptation spectaculaire de Macbeth, transposée dans l’univers des motards criminalisés. En ancrant la tragédie dans un imaginaire bien connu du Québec, le metteur en scène rend limpides les mécanismes du pouvoir décrits par Shakespeare, sans en atténuer la violence ni la portée.

Dans cette adaptation, Macbeth n’est plus un général écossais, mais un membre influent d’un clan de motards. Après une rencontre troublante avec des figures prophétiques, ici transformées en présences hallucinées, il se met à convoiter le pouvoir. Encouragé par sa compagne, il fait assassiner son chef pour prendre sa place. Mais le pouvoir, acquis dans la violence, ne tient jamais solidement. Très vite, la peur d’être trahi s’installe. Macbeth bascule alors dans une spirale de paranoïa et de meurtres, jusqu’à sa chute.

En transposant la pièce dans l’univers des guerres de motards des années 1990, Lepage ne cherche pas à « moderniser » Shakespeare, mais à en rendre les mécanismes immédiatement lisibles. Hiérarchie stricte, loyauté clanique, rituels, territoires : tout dans cet univers fait écho aux structures féodales du texte original.

Un système de pouvoir brutal et fragile

Ce que met en lumière cette adaptation, c’est moins l’ambition individuelle de Macbeth que le fonctionnement d’un système. Un système où le pouvoir se conquiert par la violence et se maintient dans la peur. Dès les premières scènes, la mort est présentée comme une réalité concrète, presque banale. Un homme est exécuté et jeté au fond d’un lac, lesté de blocs de béton. Le geste est froid, méthodique, sans détour. Il installe un monde où la violence n’est pas exceptionnelle, mais structurante.

Dans cet univers, la paranoïa est omniprésente. Un pouvoir mal acquis est nécessairement instable, et ceux qui l’exercent vivent dans la crainte constante d’être renversés. Cette tension traverse toute la pièce et donne à la trajectoire de Macbeth une dimension presque inévitable.

Une langue rugueuse et incarnée

La traduction en québécois vernaculaire de Michel Garneau contribue fortement à cette lecture. Loin des versions françaises plus classiques, cette langue rugueuse et très orale redonne au texte une matérialité brute. Ce choix s’accorde particulièrement bien avec l’univers des motards. La parole y est directe, parfois violente, et participe pleinement à l’action. Ici, parler, c’est déjà agir. Les mots ne viennent pas adoucir le réel : ils en prolongent la brutalité.

Cette langue, qui emprunte à différents registres du français québécois, peut parfois surprendre et même susciter des rires dans des moments plus sombres. Mais elle participe à l’énergie du spectacle et à sa capacité à rendre Shakespeare proche du public d’aujourd’hui.

Entre hallucination et surnaturel

Autre parti pris marquant : celui de faire basculer les éléments fantastiques du côté de l’hallucination. Les sorcières deviennent des figures marginales, proches de l’univers de la drogue, et Macbeth lui-même consomme des rails de coke.

La frontière entre réel et vision se brouille. Les fantômes apparaissent derrière un dispositif de miroir, qui crée une profondeur et un effet de dédoublement particulièrement réussis. Ce choix scénique permet de maintenir une dimension spectrale, tout en l’inscrivant dans une logique psychologique. On peut toutefois se demander si cette approche ne réduit pas la portée du fantastique en l’expliquant par l’état mental du personnage.

Un spectacle impressionnant

Visuellement, la production impressionne. Le décor, monumental, structure l’espace avec efficacité et participe pleinement à l’expérience. La mise en scène, très cinématographique, enchaîne les tableaux avec fluidité. Le spectacle, d’une durée d’environ trois heures, se laisse suivre sans difficulté. Le rythme est soutenu, et l’ensemble saura plaire à un large public.

En ancrant Macbeth dans un imaginaire québécois récent, Lepage active une mémoire collective encore vive. Le public ne voit pas seulement une tragédie classique : il reconnaît un monde, des codes, une histoire. Cette proximité renforce la portée du spectacle, qui rappelle que les mécanismes du pouvoir décrits par Shakespeare n’ont rien perdu de leur actualité. Derrière les motos et les barbecues, ce sont toujours les mêmes dynamiques qui se déploient : ambition, violence, peur et chute.

Avec cette adaptation ambitieuse et visuellement maîtrisée, Robert Lepage signe un Macbeth accessible et percutant, qui confirme, une fois de plus, la capacité de Shakespeare à traverser les époques, et les territoires.

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