Méthadone Bertrand : rencontre touchante entre deux solitudes à La Bordée

Marie-Ginette Guay et Samuel Bouchard dans la pièce Méthadone Bertrand, présentée à La Bordée en mars 2026. Crédits photo: Vincent Champoux.

Présentée à La Bordée en formule 5 à 7 jusqu’au 27 mars, Méthadone Bertrand transforme une simple livraison de pharmacie en rencontre bouleversante entre deux solitudes. Dans ce huis clos sensible signé Vincent Paquette, une vieille femme acariâtre et un jeune livreur fatigué de la vie apprennent, malgré eux, à se regarder autrement. Portée par les interprétations remarquables de Marie-Ginette Guay et de Samuel Bouchard, la pièce révèle combien un moment ordinaire peut contenir toute une vie.

Madame Bertrand n’aime pas les gens en retard. Elle n’aime pas les tatouages de Félix non plus. Elle n’aime pas grand-chose, à vrai dire, sinon peut-être faire des plaintes. À 74 ans, elle vit seule dans un appartement modeste, rythmé par les douleurs persistantes, les cigarettes et les médicaments. Lorsque Félix, livreur pour une pharmacie de quartier, arrive enfin avec sa commande, l’échange commence mal.

Félix, lui, n’est pas là pour discuter. Sa tournée lui a déjà fait rencontrer suffisamment de clients aux déficits et aux démences diverses pour avoir appris à garder ses distances. Il veut simplement livrer le sac de médicaments et repartir. Rentrer chez lui, manger une pizza et oublier sa journée. Mais lorsqu’il franchit le seuil de l’appartement de Madame Bertrand, la visite s’éternise. Les reproches deviennent conversation. Et ce qui devait être un échange banal prend peu à peu une autre dimension.

Deux solitudes qui se répondent

La pièce aurait pu opposer deux générations irréconciliables : une vieille femme isolée face à un jeune adulte indifférent. Or Vincent Paquette choisit une approche plus nuancée. Au fil du dialogue apparaît une forme de symétrie des manques. La solitude sociale de Madame Bertrand, enfermée dans un quotidien rétréci, trouve un écho dans celle, plus diffuse, de Félix, jeune homme déjà usé par un travail répétitif et par la fatigue d’un monde qui semble avancer sans lui. Chez elle, l’anesthésie passe par les médicaments et la douleur chronique; chez lui, elle prend la forme d’un détachement tranquille, d’une lassitude qui émousse peu à peu la curiosité et le désir d’entrer en relation.

Les deux solitudes ne sont pas identiques, bien sûr. Comment pourraient-elles l’être quand l’une porte toute une vie derrière elle et l’autre commence à peine la sienne? Mais quelque chose circule entre eux, dans une langue simple, contemporaine et profondément humaine.

L’ordinaire comme matière théâtrale

La dramaturgie de Méthadone Bertrand repose sur un geste très simple : agrandir un moment de vie. Une livraison de pharmacie devient le point de départ d’un face-à-face aussi ordinaire qu’inattendu. Il ne se passe presque rien, mais tout se joue dans ces échanges apparemment anodins. Vincent Paquette construit la tension sans recourir à des rebondissements spectaculaires. Les silences, les maladresses et les petits irritants deviennent la véritable matière dramatique.

La scénographie adopte d’ailleurs la même sobriété. L’appartement de Madame Bertrand ressemble à un intérieur défraîchi, à un cheveu de la pauvreté. Sur la table, un cendrier déborde de mégots comme un tumulus en hommage aux plaisirs évaporés de la vie. Dans cet espace domestique presque trop réel, chaque rare objet semble porter la trace d’une existence. Cet environnement banal devient ainsi le terrain d’une rencontre fragile.

Deux interprètes remarquables

Le spectacle repose largement sur la qualité du jeu des deux comédiens. Marie-Ginette Guay incarne Madame Bertrand avec une fragilité bouleversante. Derrière l’acariâtreté du personnage se devine un immense besoin de contact humain. Elle excelle à faire apparaître les fissures de cette femme qui s’est lentement enfermée dans sa solitude. Face à elle, Samuel Bouchard propose un Félix touchant dans sa gaucherie. Son interprétation traduit parfaitement la fatigue d’une jeunesse qui semble déjà épuisée par la vie qui l’attend. La rencontre entre ces deux corps ralentis, l’un par l’âge, l’autre par le désenchantement, crée plusieurs moments d’une grande justesse.

Un théâtre de la rencontre fragile

Avec Méthadone Bertrand, Vincent Paquette signe une œuvre délicate sur la solitude contemporaine et sur la possibilité du lien. La pièce rappelle que, derrière les routines les plus banales, se cachent parfois des instants capables de transformer une journée, voire une vie. Dans cet appartement où rien ne semble extraordinaire, deux êtres abîmés apprennent brièvement à se rejoindre.

Un théâtre simple, sensible et profondément humain, qui nous rappelle que ce qui soigne n’est pas toujours ce qui se trouve dans un flacon de pilules. Parfois, il suffit simplement que quelqu’un accepte de rester un peu plus longtemps que prévu.

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