Au Théâtre du Trident, la metteure en scène Angela Konrad propose un Hamlet résolument contemporain. Dans un décor clinique où évolue une famille de puissants dégénérés, la tragédie de Shakespeare devient une exploration des dérives du pouvoir et de la fragilité de la vérité.
On ne présente presque plus Hamlet. Dans la célèbre tragédie de William Shakespeare, le roi du Danemark, père du prince Hamlet, vient de mourir. Son frère Claudius s’empare aussitôt du trône… et de la reine. À peine deux mois après les funérailles, les noces sont célébrées. « Les viandes servies aux funérailles ont servi de viande froide pour les noces », observe amèrement Hamlet.
Mais l’apparition du spectre du roi bouleverse l’ordre fragile du royaume. Le fantôme révèle à son fils qu’il a été assassiné par Claudius. Hamlet doit venger son père. Pour mener son projet à bien, il feint la folie. Claudius, sentant la menace, tente alors de se débarrasser de son neveu. La spirale tragique qui s’enclenche ne laissera que peu de survivants.
Si l’intrigue demeure familière, la mise en scène d’Angela Konrad rompt rapidement avec toute illusion de classicisme. Les personnages apparaissent d’abord au micro pour se présenter eux-mêmes. Polonius se dévoile en personnage énigmatique, cigarette au bec, « Polo pour les intimes ». Ophélie murmure « Ô folie ». Claudius se contente d’un laconique « I’m the king ». Et Gertrude lance un retentissant « I’m the fucking mother ». Le ton est donné.
Un décor immaculé pour un univers décadent
La scénographie frappe par son dépouillement. Murs de béton blanc, sofas clairs, espace minimaliste: le plateau évoque une galerie d’art contemporaine où tout semble parfaitement contrôlé.
Mais cette pureté visuelle contraste fortement avec l’univers moral des personnages. On pénètre dans une famille où l’argent s’affiche sans retenue et où les excès semblent constants. Les comportements outranciers, l’ambiance volontairement glauque et les allusions à la débauche contribuent à dessiner un monde où le pouvoir se confond avec la corruption.
Dans ce contexte, le trône du Danemark ressemble moins à une institution qu’à un club privé où se mêlent sexe, violence et vanité. Ce parti pris fonctionne, même si la vulgarité assumée des personnages laisse parfois peu de place à la nuance.
Un dispositif scénique multimédia
La mise en scène multiplie les registres d’expression. Le texte, porté par la traduction contemporaine de Jean-Michel Déprats, cohabite avec un important travail corporel, une conception sonore marquée et des projections vidéo.
Les éclairages participent fortement à l’atmosphère du spectacle: teintes bleutées pour les moments de tension, vertes lorsque la folie s’installe, rouges lorsque surgissent les révélations.
Les projections vidéo, utilisées tantôt en direct, tantôt en séquences filmées, apportent une dimension supplémentaire au dispositif. Elles accentuent l’impression d’un monde constamment observé et brouillent la frontière entre réalité et représentation. Un moment particulièrement savoureux survient lorsque Robert Lepage et Violette Chauveau apparaissent à l’écran, filmés en répétition pour Macbeth, alors qu’une Gertrude déchaînée surgit sur leur plateau. Ce clin d’œil humoristique constitue l’un des moments les plus mémorables de la soirée.
La dimension métathéâtrale de la pièce est pleinement exploitée. Le célèbre épisode de la troupe de comédiens devient l’un des passages les plus réussis du spectacle. Hamlet dirige alors directement le public, transformé en assemblée complice du piège qu’il tend à Claudius. La scène rappelle avec force que, chez Shakespeare, le théâtre peut devenir un instrument de dévoilement.
Shakespeare recomposé
Pour tenir en un peu moins de trois heures, la production procède à plusieurs coupes dans le texte. Certaines condensations fonctionnent bien, d’autres paraissent plus abruptes. Le célèbre monologue « Être ou ne pas être » est bien mis en valeur, mais certains raccourcis affaiblissent la progression philosophique qui y mène.
Angela Konrad ne cherche toutefois pas à restituer Hamlet dans son intégralité. Elle en prélève plutôt certains éléments pour construire une dramaturgie plus resserrée, où la tragédie prend une coloration à la fois psychologique et politique.
La multiplication récente des adaptations de Shakespeare sur les scènes de Québec, de Othello au Trident à un Hamlet dansé au Diamant l’année dernière et bientôt un Macbeth version motard, témoigne d’un intérêt renouvelé pour l’auteur anglais. Ses pièces continuent de résonner avec des enjeux bien actuels: corruption du pouvoir, manipulation des récits et quête impossible de la vérité.
Peut-être, finalement, que ce n’est pas Shakespeare qui est actuel. Peut-être que c’est notre époque qui est redevenue profondément shakespearienne.

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