Au Québec, la situation des femmes se détériore sur plusieurs fronts : violences en hausse, itinérance croissante, accès aux soins fragilisé et ressources saturées. Face à cette crise, le Regroupement des groupes de femmes de la Capitale‑Nationale (RGF‑CN) presse le gouvernement d’agir.
Par Juliet Nicolas
Le (RGF‑CN) regroupe une cinquantaine d’organismes de la région, des centres de femmes aux maisons d’hébergement, en passant par des ressources en santé, en éducation populaire et en défense collective des droits.
Une montée fulgurante des féminicides
Le Québec connaît un funeste record avec cinq féminicides présumés en l’espace d’un mois. L’an dernier, seize femmes avaient été tuées, dont plus de la moitié dans un contexte conjugal. Dans plusieurs de ces cas, les auteurs étaient déjà connus des services policiers.
Les femmes autochtones sont, elles, largement sur‑représentées parmi les victimes. Et cela malgré un manque de données fiables et des situations de violence passant sous le radar médiatique.
« Dans certaines communautés, il n’existe parfois ni maison d’hébergement ni ressources spécialisées à proximité pour venir en aide aux victimes. Se mettre à l’abri exige de quitter entièrement son milieu de vie — changer de village, voire prendre l’avion — ce qui représente un obstacle immense pour de nombreuses femmes », explique Claire Murati, la co‑coordonnatrice du RGF‑CN.
L’itinérance invisible
À cette violence s’ajoute une hausse marquée de l’itinérance féminine. En effet, dans la Capitale‑Nationale, le nombre de femmes dans la rue a bondi de 23 % en un an. En outre, 13 % d’entre elles dorment avec un ou plusieurs enfants, et quatre fois plus de femmes que d’hommes se retrouvent en situation d’itinérance pour fuir la violence.
De plus, la majorité des femmes vivent ce qu’on appelle l’itinérance invisible. C’est à dire qu’elles passent d’un logement insalubre à un autre, dorment dans leur voiture ou sont hébergées par un homme, parfois en échange de rapports sexuels.
Par ailleurs, les femmes racisées et en situation d’immigration sont particulièrement touchées. La fin du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et les coupures dans différents programmes visant les personnes réfugiées ou à statut migratoire précaire pouvant y contribuer.
Des ressources saturées
Claire Murati décrit un contexte où les crises s’enchaînent plus vite que les services ne peuvent y répondre : « On voit une accumulation de crises qui touchent directement les femmes, et les services qui devraient les soutenir n’arrivent plus à suivre. »
Parallèlement, les maisons d’hébergement sont incapables de répondre à la demande croissante. De ce fait, une femme sur deux est refusée faute de place. De plus, les maisons de deuxième étape accusent elles aussi un important retard de déploiement. Pourtant, ces dernières jouent un rôle crucial en offrant un logement stable et en réduisant fortement les retours chez l’agresseur.
À cela s’ajoutent les coupures et la saturation des services dans le réseau de la santé, qui ont limité l’accès au suivi de grossesse pour de nombreuses femmes, particulièrement celles vivant en insalubrité résidentielle.
Un accès à l’avortement inégal
Le RGF‑CN rappelle que, l’accès à l’avortement reste loin d’être égal pour toutes. En région, les services peuvent être très limités ainsi que l’accès à pilule abortive. La situation étant encore plus complexe au deuxième trimestre de grossesse car les interventions médicales obligent les femmes à se déplacer encore plus loin. Pour les femmes en situation de précarité, ces déplacements sont souvent impossibles.
« Le droit à l’avortement existe sur le papier, mais dans les faits, il n’est pas toujours accessible » Claire Murati
Plusieurs groupes féministes dénoncent ainsi le projet de constitution québécoise visant à inscrire le droit à l’avortement. Rappelant qu’un droit inscrit dans une loi peut ensuite être modifié, restreint ou révoqué par un simple vote majoritaire. Actuellement, l’avortement est un acte de santé protégé par la jurisprudence. L’encadrer dans une loi pourrait paradoxalement le rendre plus vulnérable.
La montée du masculinisme et des mouvements anti‑choix
Depuis quelques années, on observe une montée du masculinisme, y compris chez les plus jeunes, ainsi qu’une recrudescence des groupes anti‑choix, qui organisent désormais des marches même à Québec. « Contrôler les femmes, ça passe par contrôler leur corps, leur argent, leur autonomie. Et ça mène à plus de violence », souligne la co‑coordonnatrice du RGF‑CN.
Un sous‑financement qui affaiblit les groupes de femmes
À tout cela s’ajoute un sous‑financement chronique des groupes en défense collective des droits, qui ne bénéficient pas de l’indexation. « Chaque année, on s’appauvrit », rappelle Claire Murati. Le financement à la mission ne couvrant même pas une travailleuse et demie à temps plein dans plusieurs organismes, ce qui limite leur capacité d’agir.
Elle insiste également sur la perte d’autonomie des organismes: « On nous pousse vers des projets qui cadrent avec les priorités du gouvernement. Pourtant, ce sont les groupes qui voient réellement ce qui se passe sur le terrain et qui peuvent tirer la sonnette d’alarme. »
Un appel à un plan d’urgence
Selon le RGF‑CN, la réponse doit passer par un véritable plan d’urgence contre les féminicides, un financement adéquat et récurrent des maisons d’hébergement, ainsi que par des mesures concrètes pour garantir aux femmes un accès réel à des services essentiels. Le Regroupement insiste également sur la nécessité d’un système de justice plus cohérent, capable de mieux protéger les femmes et de responsabiliser les agresseurs.
Dans ce contexte, la solidarité entre les mouvements sociaux devient essentielle. Comme le souligne avec une pointe d’ironie la co‑coordonnatrice, « en ce moment, ça va tellement mal qu’on est très unis. Les groupes communautaires, les syndicats, les associations étudiantes, les groupes féministes… tout le monde se mobilise ensemble ».


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