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L’Empire du castor à La Bordée: quand le Canada était déjà en solde

Charles Bender, Miryam Amrouche, Jean-Marc Dalpé, Emmanuel Bédard, Marie-Pier Chamberland et Frédérique Bradet dans L'Empire du Castor, présenté à La Bordée au cours de l'hiver 2026. Crédits photo: Vincent Champoux.

Présentée au Théâtre La Bordée du 13 janvier au 7 février, L’Empire du castor propose une relecture féroce et jubilatoire de l’histoire canadienne, bien avant la naissance officielle du pays. À travers une comédie mordante et solidement documentée, la pièce met en lumière les fondations économiques et coloniales sur lesquelles le Canada s’est construit, en prenant pour fil conducteur l’histoire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, véritable ancêtre des multinationales contemporaines.

Avant le Canada, il y a une entreprise. Une corporation tentaculaire qui organise le territoire, structure les flux humains et commerciaux, impose ses règles aux peuples autochtones, aux Métis et aux Canadiens français. Routes, postes de traite, alliances, conflits: tout est pensé en fonction de l’extraction et du profit. La pièce raconte cette histoire à travers le parcours de George Simpson, gouverneur général de la Compagnie, surnommé l’Empereur du Nord, figure autoritaire et vorace dont l’ambition personnelle épouse parfaitement les logiques d’un capitalisme colonial sans frein.

George Simpson ou l’empire du profit

Mais L’Empire du castor ne se contente pas d’un récit historique linéaire. Tout se joue dans le cadre d’une grande liquidation. Six commis du magasin La Baie accueillent le public pour la vente finale, multipliant slogans, annonces et offres « exceptionnelles ». À travers ces interludes publicitaires, aussi drôles que glaçants, le capitalisme apparaît comme une véritable mise en scène: vitrines séduisantes, discours enjôleurs, marchandisation de tout, jusqu’à l’absurde. La métaphore est claire: on a liquidé des territoires comme des stocks, des peuples comme des marchandises devenues encombrantes.

Écrit à huit mains par Jean Marc Dalpé, Alexis Martin, Michael Mackenzie et Yvette Nolan, le texte assume pleinement la pluralité des points de vue. Cette polyphonie est essentielle pour raconter une histoire aussi chaotique et violente que celle de la colonisation. L’écriture est vive, rapide, souvent hilarante. Les deux heures de spectacle passent sans que l’on s’en rende compte, signe d’un rythme maîtrisé et d’un réel plaisir de jeu.

La mise en scène d’Alexis Martin est volontairement minimaliste. Quelques objets suffisent à faire basculer l’espace d’un grand magasin contemporain à la forêt boréale du XIXᵉ siècle. Les interprètes glissent d’un rôle à l’autre, brisent le quatrième mur, expliquent parfois les personnages avant de les incarner. Le spectacle repose largement sur l’adresse directe au public et sur le talent de conteurs des six comédiens et comédiennes. Emmanuel Bédard livre une interprétation particulièrement marquante de George Simpson, personnage détestable et fascinant, incarnation d’un système plus vaste que lui.

Rire pour raconter autrement l’histoire

La pièce promet une alternative à l’histoire scolaire, et elle tient parole. Ce récit rugueux et irrévérencieux n’est pas sans rappeler l’esprit du balado Les pires moments de l’histoire de Charles Beauchesne: un humour grinçant qui refuse l’héroïsation et expose frontalement la violence des systèmes qui ont façonné le pays. Ici, le rire n’est jamais une échappatoire, mais une arme critique.

L’Empire du castor réussit ainsi à faire sentir les logiques coloniales sans tomber dans la leçon ou le didactisme. L’expérience demeure sensible, incarnée, parfois inconfortable. L’histoire pacifique et consensuelle du Canada y est sérieusement ébranlée, et c’est socialement nécessaire. En rappelant que le pays s’est construit dans la conquête, la dépossession et le profit, la pièce participe activement à la déconstruction du récit national et invite le public à regarder autrement ce qui, trop souvent, a été présenté comme allant de soi.

Pourquoi aller voir L’Empire du castor?

Parce que cette pièce réussit le pari rare de faire rire tout en ébranlant des certitudes profondément ancrées. Sans lourdeur ni discours moralisateur, L’Empire du castor revisite l’histoire canadienne là où elle fait mal, en exposant les racines économiques et coloniales du pays avec intelligence, humour et audace. Une comédie féroce, intelligente et nécessaire.

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