Les villages qu’on voulait effacer : mémoire et résistance au Théâtre Périscope

Steven Lee Potvin et Catherine-Oksana Desjardins dans L’incroyable et l’ineffaçable histoire de Sainte- Dignité-de-L’Avenir.

Au Théâtre Périscope jusqu’au 21 mars, L’incroyable et ineffaçable histoire de Sainte-Dignité-de-l’Avenir fait ressurgir une page méconnue de l’histoire québécoise. Entre humour, chansons et archives, la création du Théâtre du Bic raconte les villages de l’Est menacés de disparition dans les années 1970 et le mouvement de résistance qui s’est levé pour les défendre.

Du début des années 1930 aux années 1970, les politiques d’occupation du territoire ont profondément marqué le Québec. Après avoir encouragé la colonisation intérieure pour répondre à la crise économique des années 1930, l’État change de cap quelques décennies plus tard et favorise l’abandon forcé de nombreuses communautés jugées non rentables. C’est ainsi qu’au tournant des années 1970, près de 140 villages de l’Est du Québec se retrouvent menacés de fermeture. Les autorités estiment qu’il vaut mieux relocaliser leurs habitants ailleurs, pour leur bien. Face à cette logique technocratique naît un vaste mouvement de mobilisation citoyenne : les Opérations Dignité. Cette résistance populaire réussira à freiner les fermetures planifiées, mais onze villages auront tout de même disparu.

La pièce mise en scène par Eudore Belzile rappelle également que cette vision autoritaire du développement du territoire ne s’est pas limitée à l’Est du Québec. Les expropriations massives à Forillon, Mirabel ou Kouchibouguac témoignent de la même époque où l’État a imposé de grands projets au mépris des populations locales.

Un théâtre politique, entre archives et humour

Sur scène, Catherine-Oksana Desjardins et Steven Lee Potvin racontent cette histoire en mêlant théâtre, musique, projections et témoignages. Des images d’archives et des entrevues filmées de citoyens ayant vécu ces événements viennent ponctuer le récit. Sans être un spectacle documentaire au sens strict, la création repose sur un travail de recherche solide. La succession de dates, de décisions administratives et de plans gouvernementaux peut parfois donner le tournis, tant les événements se sont enchaînés rapidement dans ces années-là.

La pièce trouve cependant un équilibre en misant sur l’énergie du théâtre populaire. Le quatrième mur est fréquemment brisé, les comédiens s’adressent directement au public et commentent parfois la fabrication du spectacle. Marionnettes, théâtre d’ombres, chansons et moments de vaudeville viennent rythmer la représentation.

L’un des moments les plus savoureux survient lorsque les acronymes bureaucratiques (BAEQ, ODEQ, COEB, ARDA et bien d’autres) deviennent matière à chanson dans une irrésistible ode au Bureau d’aménagement de l’Est du Québec chantée sur l’air de Tico Tico. Derrière l’humour se profile toutefois une critique claire : celle d’un État qui planifie le territoire à distance, à coups de rapports et de tableaux statistiques.

Nommer pour faire mémoire

Dès la première partie du spectacle, les villages sont nommés. Tous nommés. Un à un. Le geste agit comme une véritable liturgie civile de la mémoire. Avant même que l’histoire ne se déploie, la scène devient un lieu où l’on rappelle les absents. Car la question centrale de la pièce est simple : que reste-t-il d’un village disparu ?

Le spectacle ne cherche pas à reconstituer ces lieux ni à les faire revivre artificiellement. Il en propose plutôt une cartographie sensible. Les villages apparaissent à travers les récits, les chansons et les souvenirs de celles et ceux qui y ont pris racine. Dans un Québec longtemps façonné par la colonisation de la terre, ces localités disparues deviennent les palimpsestes d’un paysage encore habité par leurs traces.

La dignité comme résistance

Si la pièce évoque le traumatisme provoqué par les déplacements forcés, elle choisit surtout de mettre en lumière la résistance collective. Les Opérations Dignité deviennent le cœur battant du spectacle. Les habitants de ces villages, longtemps regardés avec condescendance comme les « colons » de l’arrière-pays, apparaissent ici comme les acteurs d’une lutte politique et sociale pour défendre leur territoire.

Le théâtre ne réparera pas l’histoire et les villages ne reviendront pas. Mais en faisant entendre à nouveau les récits et les voix de celles et ceux qui les ont habités, L’incroyable et ineffaçable histoire de Sainte-Dignité-de-l’Avenir rappelle qu’une partie de cette histoire a longtemps été tenue à l’écart du récit officiel.

Et que la mémoire, elle aussi, peut devenir un acte de résistance.

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