Présentée à La Bordée jusqu’au 28 mars, la pièce Le chiard propose une comédie dramatique aussi divertissante qu’éclairante. En racontant la révolte larvée de pêcheurs gaspésiens exploités par des compagnies anglo-normandes au début du XXᵉ siècle, le spectacle met en lumière un pan méconnu de l’histoire du Québec. Entre humour et émotion, cette fresque collective rappelle que les grandes secousses sociales naissent parfois de gestes très simples.
L’action se déroule en Gaspésie, en 1909. Dans un village de pêcheurs pauvres et largement analphabètes, la population vit depuis des générations sous la domination économique de commerçants anglais qui contrôlent le commerce de la morue. Les travailleurs s’endettent auprès des compagnies qui achètent leur poisson, un système qui les maintient dans une dépendance quasi totale.
C’est dans ce contexte qu’éclate le conflit central de la pièce. Ed Brixton, riche commerçant anglais, fait revenir d’Europe sa fille unique et s’empresse de satisfaire tous ses caprices. Parmi ceux-ci : offrir à son chien mourant le fameux chiard de morue de Donatienne, soupe réputée dans tout le village pour ses vertus presque miraculeuses.
Mais Donatienne refuse.
Ce geste en apparence banal provoque une onde de choc dans la communauté. Autour d’elle gravitent plusieurs personnages : son fils Grégoire, jeune homme épileptique fasciné par les promesses du monde bourgeois qu’il découvre ; sa fille Jeanne-Alice, qui a lu quatre livres dans sa vie (Les Misérables, Le Capital, un Larousse et le catalogue Eaton) et dont les idées commencent à bouillonner ; et Lucette, belle-sœur veuve et craintive qui préférerait que rien ne change. À partir de ce refus domestique, la pièce met en scène les tensions d’une communauté prise entre résignation et désir de dignité.
Une page méconnue de l’histoire québécoise
Avec Le chiard, La Bordée conclut le troisième volet du cycle identitaire de sa saison. Après Un nouveau jour, consacré au discours national québécois, puis L’Empire du castor, qui explorait le rôle de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans la formation du Canada, ce spectacle s’intéresse à la condition des Canadiens français au début du XXᵉ siècle, dans un système économique dominé par des intérêts étrangers. La pièce s’inspire notamment de la Révolte de Rivière-au-Renard, soulèvement de pêcheurs gaspésiens contre les compagnies qui contrôlaient leur travail.
En mettant en lumière cet épisode souvent absent du récit historique dominant, Isabelle Hubert déplace le regard sur le passé québécois. Là où le roman national évoque souvent les explorateurs, la colonisation agricole ou le commerce de la fourrure, Le chiard s’intéresse plutôt au quotidien difficile des travailleurs de la mer. Cette « petite histoire » devient ici une porte d’entrée sensible pour comprendre les mécanismes d’exploitation économique qui ont marqué certaines régions du Québec.
Un équilibre réussi entre humour et tragédie
Malgré la gravité du sujet, Le chiard demeure une pièce très drôle. Isabelle Hubert réussit à maintenir un équilibre habile entre comédie et drame. Le texte s’appuie sur une langue vivante inspirée de l’oralité gaspésienne et sur plusieurs procédés comiques, notamment des surtitres explicatifs qui commentent l’action avec un humour irrésistible. Ces interventions créent un décalage savoureux avec la dureté des événements racontés et contribuent à rythmer le spectacle.
La distribution donne pleinement vie à cette galerie de personnages. Marianne Marceau se distingue particulièrement dans le rôle de la tante Lucette, personnage fragile dont la peur du chaos provoque plusieurs moments savoureux. Paul Fruteau de Laclos campe un Ed Brixton cynique à souhait, tandis qu’Émile Ouellette incarne avec justesse le jeune Grégoire, partagé entre fascination et désillusion. Au centre du récit, Danielle Le Saux-Farmer prête à Donatienne une présence solide et déterminée.
Une scénographie ancrée dans le réel
La scénographie opte pour un réalisme historique efficace : meubles d’époque, costumes soignés et décor polyvalent évoquent les maisons gaspésiennes où se déroule l’essentiel de l’action. Autour de la morue, les gestes domestiques deviennent autant de fragments de mémoire collective. Ce sont ces gestes quotidiens, souvent invisibles, qui donnent au spectacle sa texture humaine.
Un théâtre qui donne envie d’ouvrir les livres d’histoire
Accessible, drôle et touchant, Le chiard réussit à transformer un épisode historique méconnu en récit théâtral captivant. En donnant chair aux travailleurs oubliés de l’histoire québécoise, la pièce rappelle que les luttes sociales prennent souvent racine dans des gestes simples.
On quitte la salle avec l’envie d’en apprendre davantage sur cette page du passé… et avec la conviction que la dignité peut parfois commencer par un simple refus.

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