Présenté au Diamant jusqu’au 28 février, Une traversée impressionne par sa grande beauté plastique et la finesse de son travail scénique. Porté par la Compagnie Tchaïka, le spectacle transforme les ruines de la guerre en territoire d’imaginaire et de résistance. Une proposition forte, émouvante, qui résonne avec une actualité où les déplacements forcés et les conflits ne cessent de se multiplier.
Au centre du plateau, une enfant de sept ans se tient dans les décombres de sa maison. Autour d’elle : sacs noirs, vêtements entassés, poussières et ruines. Rien de merveilleux à première vue. Et pourtant, c’est là que commence la traversée.
À la faveur d’un bombardement, Alice bascule « de l’autre côté du miroir ». Inspiré de Through the Looking-Glass de Lewis Carroll, le spectacle transpose l’univers d’Alice au pays des merveilles dans un contexte de guerre. Alice ne sera pas reine, mais un pion, ce qui lui convient, tant qu’elle peut jouer. Huit cases à franchir, comme autant d’épreuves pour survivre.
Les règles du jeu sont implacables et absurdes : ne perds pas tes papiers. N’oublie pas ton nom. Réponds en anglais. Le spectacle montre avec finesse comment l’identité peut vaciller sous la pression des conflits et des frontières. Le parcours d’Alice devient alors un acte d’affirmation. Dans un univers qui lui répète qu’elle n’est pas réelle, elle avance pour dire le contraire. Elle existe. Et elle joue. La mise en scène de Natacha Belova et Tita Iacobelli tient précisément dans cette tension : à la logique froide du jeu d’échecs répond le chaos d’un monde qui ne protège plus les vivants.
Quand les objets prennent vie
L’un des grands plaisirs du spectacle réside dans la transformation des matières sous nos yeux. Des sacs poubelles noirs deviennent Reine noire, des amas de vêtements se métamorphosent en Reine blanche. Un vestiaire d’école se change en train, un porte-manteau en cheval maladroit. De larges voiles translucides dessinent une forêt fantomatique.
La scénographie, la lumière et l’environnement sonore forment un ensemble d’une grande précision. Les ruines sont à la fois réalistes et mentales. On reconnaît les traces d’un conflit armé, mais le lieu n’est jamais nommé. Ce choix permet au spectacle d’éviter le didactisme tout en conservant une portée universelle. Nul besoin d’une analyse géopolitique pour comprendre que ce sont les plus vulnérables qui paient le prix fort. Une traversée ne cherche pas à illustrer un conflit particulier. Il évoque plutôt l’expérience intime de l’enfant déplacée, confrontée à un monde qui lui échappe et c’est une réussite.
Trois manipulatrices, une seule voix
Alice est incarnée par une marionnette complète, manipulée par trois interprètes. Visibles sur scène, elles accompagnent l’enfant dans ses rencontres, parfois actives, parfois en retrait. Cette présence constante crée une dynamique singulière : qui soutient qui?
Loin d’atténuer l’émotion, la marionnette la concentre. Le visage figé d’Alice devient un écran où se projettent nos propres peurs et nos propres espoirs. Les gestes précis, retenus, rendent sa solitude presque palpable. Plusieurs moments serrent la gorge. Le spectacle est tout sauf mièvre, et certainement pas un divertissement pour enfants au sens traditionnel. L’enfance y apparaît dans sa dureté, dans ses stratégies d’échappatoire et de survie.
On peut regretter que la vaste salle du Diamant impose une certaine distance à une œuvre qui gagnerait à être vécue de plus près. Mais la qualité technique de l’écrin permet aussi d’atteindre un niveau d’exigence visuelle remarquable.
Malgré cela, Une traversée demeure une œuvre marquante. En faisant de l’imaginaire une arme contre l’effacement, la Compagnie Tchaïka signe une fable profondément actuelle. Dans un monde où les populations déplacées par les conflits sont nombreuses, le spectacle rappelle que survivre, c’est d’abord garder son nom.
Et parfois, continuer à jouer.


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