Présenté dans le cadre du Mois Multi, Jimmy, créature de rêve est à l’affiche du 5 au 7 février à la salle Multi de Méduse. Créée il y a vingt-cinq ans, l’œuvre de Marie Brassard revient telle qu’elle était à l’origine, confirmant la force intacte d’un spectacle où l’onirisme, la poésie et la réflexion sur le désir traversent le temps sans s’émousser.
Jimmy est un coiffeur homosexuel né dans le rêve d’un général américain angoissé et homophobe, dans le New York des années 1950. Dans ce songe improbable, il rencontre Mitchell, un soldat dont il tombe amoureux. Au moment précis où il s’apprête à l’embrasser pour la première fois, le général meurt dans son sommeil. Jimmy demeure alors suspendu à cet instant de grâce tragique, figé dans le presque-baiser, dans l’intensité d’un amour naissant qui n’a jamais eu le temps de se déployer.
Cinquante ans plus tard, le temps se remet à bouger. Jimmy revient à la vie, mais se retrouve prisonnier des rêves d’une actrice montréalaise qui s’éprend violemment de lui. Ballotté de métamorphoses en glissements d’identité, il devient une créature étrange au genre incertain, dont le corps et la voix se transforment au gré des désirs de celle qui le rêve.
Exister par intermittence
Jimmy sait qu’il est un rêve. Il sait qu’il n’existe que dans le sommeil des autres. Sans rêveur, il disparaît. Cette condition n’est pas posée comme un vertige philosophique abstrait, mais comme une douleur intime. Jimmy aime. Or aimer suppose la durée, la possibilité du retour, une continuité affective que le rêve ne garantit jamais. Chaque nuit remet son existence en jeu.
Son drame n’est donc pas de vouloir exister à tout prix, mais de vouloir aimer sans craindre l’effacement. Ce qui se joue ici n’est pas une quête d’autonomie, mais une quête de fidélité au sentiment premier, à ce rêve originel où l’amour avait enfin commencé.
Un corps à l’étroit et la voix comme matière vivante
La scénographie participe pleinement à cette sensation d’enfermement. Jimmy évolue dans un espace étroit, presque un placard. Ce lieu clos évoque à la fois un recoin mental, une chambre secrète du rêve, mais aussi, de manière plus symbolique, le placard au sens queer : un espace contraint où l’on survit plus qu’on ne vit. Coincé dans ce cadre resserré, Jimmy ne peut exister qu’en se transformant, en passant d’un personnage à l’autre, d’une voix à l’autre. Ce dispositif, d’une grande sobriété, rend palpable le manque d’horizon et accentue le désir de continuité qui traverse toute la pièce.
Seule en scène, Marie Brassard déploie une performance d’une remarquable précision. Grâce à un dispositif vocal qui modifie et déplace la voix, Jimmy traverse les âges, les genres et les identités avec une fluidité impressionnante. Quelques inflexions, une posture, une mimique suffisent à faire surgir un autre personnage ou une version différente de lui-même. La technologie, pourtant datée, fonctionne encore parfaitement. Elle ne cherche jamais l’effet gratuit, mais soutient le propos avec une apparente simplicité, au service de l’histoire et de l’émotion.
Le théâtre comme rêve partagé
Dans Jimmy, créature de rêve, le théâtre devient un espace de sommeil conscient. Le temps du spectacle, le public rêve Jimmy. On sait qu’il n’existe pas, et pourtant on l’écoute, on l’attend, on s’inquiète pour lui. Le spectateur devient un rêveur éveillé, un dormeur qui a gardé les yeux ouverts. Les rêves baroques, érotiques et absurdes dans lesquels se retrouve Jimmy créent un vertige, sans jamais écraser l’émotion. Ils rappellent que, même dans les architectures mentales les plus extravagantes, ce qui compte le plus demeure l’amour.
Présentée telle qu’elle était à l’origine, cette reprise n’a rien d’un hommage nostalgique. Elle agit plutôt comme un geste de mémoire active, presque une protestation douce contre l’oubli. Vingt-cinq ans plus tard, Jimmy, créature de rêve confirme la justesse de ses audaces et rappelle qu’un personnage n’existe que tant qu’on accepte de le rêver.


Commentez sur "Jimmy, créature de rêve: rêver pour ne pas disparaître"