Présenté au Diamant les 5 et 6 février, dans le cadre du Mois Multi, DARKMATTER de la chorégraphe néerlandaise Cherish Menzo propose une expérience sensorielle dense et exigeante, où la danse devient un langage volontairement opaque, invitant le public à revoir sa manière de regarder les corps en scène.
Sur scène, deux silhouettes émergent difficilement d’un espace dominé par le noir. Les corps des interprètes, Cherish Menzo et Camilo Mejía Cortés, évoluent dans une pénombre presque constante, ponctuée de rares éclats lumineux. Le dispositif visuel joue sur les contrastes : corps noirs, éclairages sombres, projections de liquide noir sur un plateau blanc progressivement souillé. Quelques reflets métalliques, le blanc des yeux ou des dents, accrochent parfois la lumière, comme autant de repères fugitifs dans un environnement volontairement instable.
Cette obscurité persistante n’est pas qu’un choix esthétique. Elle conditionne l’expérience spectatorielle et impose un rapport actif au regard. Voir devient un effort. Les corps se fragmentent, se désarticulent, se recomposent. À plusieurs moments, ils deviennent presque illisibles, refusant toute identification immédiate.
Le corps comme matière instable
Dans DARKMATTER, le corps n’est jamais un simple support expressif. Il apparaît comme une matière en transformation constante, traversée par des tensions entre contraintes, projections et tentatives de métamorphose. Les mouvements font alterner rigidité et souplesse, gestes saccadés et glissements fluides. Les interprètes passent de figures presque marionnettiques à des corps plus libres, parfois ludiques, notamment dans ces scènes où ils glissent dans les flaques noires en riant, comme dans une forme de renaissance primitive.
Le travail sur le rythme constitue l’un des éléments les plus marquants du spectacle. Menzo applique au mouvement la méthode Chopped and Screwed, issue de la culture hip-hop, qui ralentit considérablement le tempo. Les gestes deviennent lourds, étirés, presque visqueux. Le temps semble s’épaissir, perdre sa linéarité.
Cette temporalité trouve un écho dans une bande sonore dense, aquatique et chtonienne, faite de couches musicales et vocales qui se superposent. La musique est à la fois sourde et assourdissante, enveloppante et confuse. Elle ne soutient pas le mouvement, mais le met sous pression.
Une œuvre exigeante, volontairement opaque
Inspiré par le posthumanisme, l’afrofuturisme et l’astronomie, DARKMATTER convoque des images de matière noire, de trous noirs et de collisions cosmiques. Cet imaginaire contribue à la force poétique de l’œuvre, mais participe aussi à son hermétisme. Pour un public peu familier avec la danse contemporaine, il peut être difficile de saisir pleinement la portée de ces métaphores et des enjeux qu’elles recouvrent.
DARKMATTER ne cherche ni à convaincre ni à expliquer. Il accepte, et même revendique, la possibilité de laisser certains spectateurs à distance. L’expérience repose alors sur une forme d’abandon : accepter de ne pas tout comprendre, de rester dans l’inconfort, et de se laisser traverser par les images, les sons et les sensations. Le spectacle laisse une impression durable. Des images persistent, des sensations demeurent. DARKMATTER ne se livre pas facilement, mais il continue de travailler le regard bien après la fin de la représentation.


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