Vendredi soir, le Théâtre Périscope accueillait Résister ensemble, une soirée performative imaginée par et pour le milieu théâtral. L’objectif: mettre en lumière le travail de créatrices et de créateurs dont les spectacles ont été annulés ou réduits cette saison faute de financement public, et exposer, devant le public, les effets très concrets de cette fragilisation.
Pensée comme un happening artistique en trois temps, la soirée s’adressait autant aux artistes qu’aux spectateur·ices. À celles et ceux qui n’ont pas vu Explosion. À celles et ceux qui ne verront jamais Bourdon. À un public souvent peu conscient de ce qui se joue bien avant que le rideau ne se lève.
Déclarer ensemble: une chaîne qui se fissure
La première partie, Déclarer ensemble, prenait la forme de prises de parole animées par Élie St-Cyr, directeur artistique du Périscope. Autour de lui, Étienne La Frenière (La Grosse Affaire), Marie-Ève Groulx (Collectif Tôle), Joanie Lehoux et Marie-Hélène Lalande (Les Écornifleuses) ont décrit, à hauteur humaine, la réalité du cycle création–production–diffusion.
Toutes et tous l’ont rappelé: le danger ne surgit pas uniquement au moment de l’annulation. Il est présent dès le départ. Une programmation par un diffuseur reconnu entraîne des engagements financiers immédiats: constitution des équipes, horaires de répétition, budgets. Or, les subventions arrivent souvent tard, parfois trop tard, et parfois pas du tout.
Joanie Lehoux a souligné l’absence de filet social pour les artistes et producteur·ices. Pour certaines productions, une part importante du financement peut arriver quelques jours seulement avant la première, générant un stress constant pour l’ensemble des équipes. La moindre défaillance se répercute sur toute la chaîne.
Réduflation artistique et choix contraints
Un concept a traversé les échanges: celui de la « réduflation artistique ». Faute de garanties financières, les compagnies coupent tôt dans le processus. Décors, costumes, temps de recherche ou de répétition sont amputés par prudence. Marie-Hélène Lalande expliquait que ces choix sont souvent faits « au cas où », avant même de savoir si le financement suivra.
Le public, lui, ne voit pas le budget derrière un spectacle. Il voit une œuvre. Mais a-t-il réellement vu un spectacle à son plein potentiel?
Élie St-Cyr a rappelé qu’à Québec, une quarantaine de compagnies de production coexistent. Certaines sont financées à la mission, d’autres au projet, ce qui implique de recommencer les démarches de subvention pour chaque création, y compris pour couvrir des frais de base. Des outils de mutualisation existent, mais l’insécurité financière demeure, notamment en raison des délais de réponse.
Un paradoxe institutionnel
Un autre enjeu majeur a été soulevé: le décalage entre reconnaissance artistique et financement. Le Périscope fonctionne avec des appels de projets évalués par un comité artistique. Or, il arrive désormais que des spectacles sélectionnés soient annulés faute de soutien de la Ville, du Conseil des arts et des lettres du Québec ou du Conseil des arts du Canada.
Étienne La Frenière rappelait qu’autrefois, une programmation au Périscope constituait presque un sceau de qualité auprès des bailleurs de fonds. Aujourd’hui, la multiplication des projets a créé un entonnoir: des œuvres très bien évaluées peuvent être refusées simplement par manque d’argent.
Quand l’art prolonge la parole
La seconde partie de la soirée, Résister ensemble, proposait une série de performances autour des productions annulées ou sous-financées. Ici, la revendication passait par l’art lui-même.
Des extraits et fragments de Bourdon (Collectif Tôle et La Grosse Affaire) et Explosion (Pleurer Dans’ Douche) donnaient un aperçu saisissant de ce qui aurait pu exister. Pleurer Dans’ Douche a notamment imaginé une délibération de comité d’évaluation accordant 98 % à un projet… pour finalement refuser la subvention. L’humour, mordant et lucide, devenait un outil de résistance.
D’autres propositions ont suivi, dont Bacchanale (Les Écornifleuses), qui montrait concrètement les effets des coupes budgétaires en retirant progressivement des éléments de la production, et Le vote stratégique (Hommeries!), fidèle à son humour corrosif.
Être ensemble comme geste politique
Les prises de parole d’intervenant·es du milieu culturel et politique ont rappelé que le manque de financement a des conséquences visibles, mais aussi d’autres, plus silencieuses et durables: fatigue, épuisement, renoncements.
Sans offrir de solution miracle, Résister ensemble a posé un geste clair: refuser de romantiser la précarité, mettre des limites, et inviter le public à regarder autrement ce qui se joue derrière la scène. Une soirée pour rappeler que le théâtre, art vivant par excellence, dépend aussi des choix collectifs que nous faisons comme société.


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