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Le Magasin au Périscope : quand la vitrine devient mémoire

Crédit photo : Maxime Paré Fortin

Au Théâtre Périscope jusqu’au 7 février, Le Magasin propose une expérience théâtrale singulière, à la frontière du spectacle et de l’installation. Sans texte, presque sans interprètes, cette œuvre de la scénographe Odile Gamache transforme un commerce désaffecté en personnage principal.

Inspirée par les vitrines désuètes des artères commerciales délaissées, notamment la mythique Plaza Saint-Hubert, la création invite le public à contempler ce que la disparition des petits commerces laisse derrière elle : des formes, des gestes, une mémoire.

Un théâtre de la matière

Dès l’ouverture, Le Magasin annonce sa nature profondément sensorielle. Un gland de passementerie s’anime, déploie sa jupe, secoue une poussière fine qui flotte dans l’air. Puis, de lourds rideaux moirés descendent sur scène, rappelant autant le théâtre à l’ancienne que les boutiques d’un autre temps. Ici, pas de lever de rideau : au contraire, les couches s’accumulent, tombent, se recouvrent. La matière est reine, et c’est elle qui raconte.

Le dispositif scénique place tour à tour le spectateur à l’intérieur de la boutique ou à l’extérieur, face à la vitrine. Présentoirs rotatifs, marquise clignotante, socles d’allure antique, tissus ornés de mèches : les objets sont peu nombreux, mais minutieusement choisis. Peu à peu, une chorégraphie de textures, de lumières et de mouvements se déploie. Les marchandises banales deviennent ballet, presque rituel.

Une expérience contemplative assumée

D’une durée de 55 minutes, Le Magasin privilégie la lenteur et la contemplation. Le spectacle avance sans urgence, laissant au regard le temps de s’attarder, de s’imprégner. Lorsqu’une toile se détache pour révéler le fond banal d’un commerce, c’est toute la poésie de la décrépitude qui affleure. L’espace, autrefois fonctionnel, devient lieu de mémoire.

Cette approche impressionniste pourra dérouter. On pourrait souhaiter davantage d’objets, plus de traces concrètes de ces commerces disparus. Mais cette retenue apparaît rapidement comme un choix esthétique cohérent. Le Magasin ne cherche ni à documenter ni à reconstituer. Il suggère, effleure, laisse résonner.

Le théâtre qui se montre

La présence visible de la manipulatrice, qui actionne les fils permettant de faire monter et descendre tissus et matières, ajoute une dimension intéressante. Le spectacle se donne à voir en train de se faire. Cette mise en abyme rappelle que ce monde fragile tient à quelques gestes précis, à une mécanique artisanale soigneusement orchestrée.

La musique, une sorte de symphonie électro-jazz, accompagne discrètement le mouvement. Elle ne souligne pas, n’impose pas d’émotion, mais soutient l’ensemble comme une respiration continue.

Un hommage sans discours

Le Magasin semble partir du principe que la disparition des petits commerces constitue une perte. Cette idée n’est toutefois jamais frontalement défendue ni contextualisée socialement ou économiquement. Il n’y a ici ni discours militant, ni tension sociale explicite. Ce silence apparaît comme un choix poétique assumé : plutôt que de dénoncer, l’œuvre préfère faire sentir l’absence.

En ce sens, le spectacle s’adresse avant tout aux amateurs de théâtre et de scénographie, sensibles aux formes narratives non traditionnelles. Par moments, Le Magasin se regarde faire, prolonge ses images les plus fortes, comme pour s’assurer qu’on les a bien vues. Mais cette insistance participe aussi à l’expérience : elle invite à rester, à ne pas détourner le regard trop vite.

La vitrine comme personnage

Au fil de la représentation, le magasin devient un organisme vivant. Il respire, fatigue, résiste, puis s’éteint. Sans parole ni psychologie, mais avec une trajectoire claire, il accomplit sa dernière danse. Le Magasin ne raconte pas la fin d’un commerce de proximité; il en préserve la présence, l’empreinte.

Jusqu’au 7 février, Le Magasin offre ainsi une ode à la scénographie et à la capacité du théâtre à faire récit autrement. Une proposition délicate, qui ne cherche pas à convaincre, mais à laisser une impression durable, comme celle d’une vitrine devant laquelle on s’arrête un peu plus longtemps que prévu.

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