Présentée le 18 janvier à la Charpente des Fauves, la première édition de L’Intensif – metteur·es en scène en ébullition, imaginée par la compagnie Nous sommes ici, proposait un laboratoire théâtral inédit à Québec. En réunissant quatre metteur·es en scène autour d’un même texte, dans un format intensif de trois jours, l’événement mettait en lumière le travail souvent invisible de la mise en scène et offrait au public une expérience de création hors des cadres habituels de la production.
Créer un nouvel événement artistique relève aujourd’hui presque de l’acte de foi. Pourtant, la première édition de L’Intensif – metteur·es en scène en ébullition a trouvé son public et, surtout, son milieu. Le chiffre parle de lui-même : 29 candidatures reçues pour cette toute nouvelle initiative, confirmant l’intérêt marqué pour des espaces d’expérimentation consacrés à la mise en scène.
Pensé depuis près de deux ans par l’équipe de Nous sommes ici, L’Intensif naît dans un contexte difficile, marqué par les coupures et la précarité du milieu culturel. L’événement propose pourtant un pari clair : offrir aux metteur·es en scène un espace condensé, affranchi des lourdeurs habituelles de la production, où la mise en scène devient l’objet central de l’expérience.
Une démarche accélérée et exigeante
Le principe est simple, mais rigoureux. Quatre metteur·es en scène ont été sélectionné·es, Hubert Bolduc, Karine Ledoyen, Doriane Lens-Pitt et Jean-François F. Lessard, et invité·es à travailler, en trois jours seulement, à partir d’un même texte : Celle-là de Daniel Danis.
Après l’annonce des participant·es en décembre, les équipes d’interprètes et de conception ont été rapidement constituées. Le texte intégral a été transmis le 5 janvier, laissant deux jours aux metteur·es en scène pour choisir leurs extraits, avant d’entrer dans une phase de conception et de répétitions totalisant environ 20 heures de travail. Un rythme sans commune mesure avec une production théâtrale traditionnelle, qui en compte généralement plus d’une centaine.
Un même texte, quatre lectures
Le choix de Celle-là s’est révélé particulièrement pertinent. Le texte de Daniel Danis, à la dramaturgie fragmentée et à la forte charge poétique, ne se prête ni à une lecture unique ni à une illustration littérale. Il oblige à trancher, à choisir un angle, un rapport au corps, à la parole, à l’espace.
Les quatre propositions présentées témoignaient ainsi de lectures radicalement différentes d’un même matériau. Certaines privilégiaient l’atmosphère et le travail sensoriel, d’autres une approche plus narrative ou plus frontale. Sans chercher l’aboutissement, ces formes courtes rendaient visibles les choix structurants de la mise en scène : rythme, direction d’acteurs, composition de l’espace, rapport au symbolique ou au réel.
La contrainte comme révélateur
Loin d’apparaître comme une limite, la contrainte s’est imposée comme un véritable outil de mise à nu. Trois jours, un seul texte, des équipes imposées : ce cadre resserré force les artistes à se concentrer sur l’essentiel et à révéler rapidement leur pensée scénique.
Le fait que plusieurs metteur·es en scène aient retenu les mêmes extraits du texte permettait d’observer, presque en direct, comment des visions divergentes peuvent émerger à partir d’un point commun. L’Intensif agit ainsi comme une machine à condenser la réflexion artistique, rendant lisible ce que le théâtre masque parfois sous l’accumulation de moyens et de temps.
Un public actif, un dialogue à poursuivre
L’expérience transforme également la posture du spectateur. Ici, il ne s’agit pas tant d’adhérer ou de rejeter une proposition que de comparer, observer, réfléchir. L’effet itératif des présentations permet peu à peu de reconstituer l’œuvre, tout en mesurant la portée des choix de mise en scène.
Le format gagnerait toutefois, pour les prochaines éditions, à être accompagné de certains outils de médiation : accès préalable au texte, ou courts moments de parole permettant aux artistes d’expliciter leurs partis pris après la présentation. Autant de pistes pour nourrir le dialogue entre créateurs et public.
Un symptôme sain du milieu théâtral
Salle comble à la Charpente des Fauves, échanges nourris avec un jury informel composé de Danielle Le Saux-Farmer et Marie Gignac, absence de compétition ou de classement : L’Intensif s’inscrit dans une logique de réflexion plutôt que de performance.
À l’image d’initiatives comme Jamais Lu ou les chantiers de création, l’événement répond à un besoin réel : celui de lieux où le théâtre peut encore se penser, pas seulement se produire. En mettant la mise en scène au premier plan, L’Intensif rappelle qu’elle demeure un pilier essentiel du paysage théâtral québécois, et qu’il est plus que temps de la rendre visible.


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