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Adieu Mme Beaulieu

Quoi qu'on dise par Martin ClaveauMartin Claveau (Photo : archives Carrefour de Québec)

Je me rends souvent voir mon père, au CHSLD Sacré-Cœur, dans Saint-Sauveur. Ceux qui connaissent ces établissements, autrement que de nom, savent à quel point ce sont des milieux de vie particuliers. 

Autour de mon père, qui demeure possiblement un des plus lucide de la place, il y a une faune un peu bigarrée qui évolue. Plusieurs se tapent sur les nerfs, à force de trop se voir et les besoins de ces gens demeurent plutôt primaires, mais ils sont assurés, alors ce n’est pas rien. Il y a relativement peu de lumière qui émane d’un CHSLD, mais parfois on y observe de petites pointes de clarté. 

Ça fera donc bientôt quatre ans que mon père habite là, alors je commence à connaitre les lieux. Au travers de la soixantaine de pensionnaires, il y avait une petite madame, du nom d’Annette Beaulieu, que je voyais depuis que je fréquente l’établissement.  

Madame Beaulieu avait 96 ans et, selon ce que j’ai compris, elle vivait là depuis plus de 40 ans en raison de sa condition de santé. Madame Beaulieu arpentait encore, avec sa marchette, le corridor du 3e étage, jusqu’à vendredi dernier. Elle n’était pas particulièrement gentille, mais il lui arrivait de me demander de lui attacher un bouton, sur sa robe, ou de lui donner une serviette quand je passais. Elle tapait royalement sur les nerfs de mon père puisqu’elle avait l’habitude de venir lui piquer des « napkins », dans sa chambre, pour une obscure raison qu’elle seule connaissait. Les responsables du centre avaient même installé un genre de dispositf, « anti madame Beaulieu », à la porte des chambres où elle se rendait « terroriser » les autres pensionnaires, armée de sa marchette pour leur chiper des débarbouillettes ou d’autre cossins. 

 Pour unes, ma blonde et ma fille la trouvaient attachante et moi aussi. Observer cette petite dame de 5 pieds se déplacer lentement, en se trainant délicatement les pieds au sol, constituait un spectacle en soi. Madame Beaulieu n’avait pas souvent de la visite. En fait, je me demande si elle en avait tout court, mais elle continuait à marcher, jour après jours, telle une force tranquille de la nature et semblait fière de maintenir un petit semblant de dignité. 

Mardi dernier, j’ai remarqué qu’une employée du CHSLD s’affairait à ramasser, les affaires de Madame Beaulieu, dans sa chambre. Je suis arrêté et lui ai demandé ce qui en était advenu. Elle m’a répondu qu’elle était décédée, mais n’a pas voulu m’en dire davantage pour des raisons de confidentialité. Pendant qu’elle retirait sa photo et son nom de la porte de la chambre, j’ai compris que la vie de madame Beaulieu se résumait maintenant aux deux boites qui contenaient ses affaires que possiblement personne ne réclamerait.

J’ai été pris d’une infinie tristesse en constatant ça.

Dans quelques jours un nouveau patient fera son arrivée au CHSLD et il ne restera possiblement aucune trace des 40 ans de vie de madame de Madame Beaulieu à cet endroit. Je ne sais pas, non plus, si madame Beaulieu aura droit à des funérailles. Il parait qu’elle avait une nièce, mais on ne lui connaissait pas d’enfant et encore moins de conjoint. Quand on décède à 96 ans, il ne nous reste plus tellement d’amis, et à plus forte raison, quand on habite un CHSLD…  

C’est donc bien triste tout ça, mais je ne peux pas y faire grand-chose, à part écrire cette chronique pour témoigner qu’elle a vécu. Je réalise qu’il existe des dizaines de madame Beaulieu dans les CHSLD de la province. Bien sûr que le milieu de vie qui leur est offert est loin d’être parfait, mais ça leur permet quand même de vivre, alors c’est bien. 

À une époque où la loi du plus fort semble la seule qui s’impose, ma blonde notre fille et moi avons de la peine de savoir qu’on ne reverra plus madame Beaulieu en allant visiter mon père. Ça me rassure cependant de constater qu’on s’occupe encore de nos plus démunis, pour qu’ils puissent, comme elle, se rendre au bout de leur route. 

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