Sabrina Sirois
Home À la Une À la dérive par Michaël Lachance: Par une nuit morte de novembre

« La planète tourne, est pas supposée tourner sans moi. »

André Fortin

Extrait : Dehors novembre

 

Tandis que les matons se précipitaient vers l’escalier de secours, je pris la poudre d’escampette en sautant d’un toit à l’autre, comme un chat errant par une nuit morte de novembre. Entrant par le puits de lumière du restaurant Serge Bruyère, je me faufilai entre les tables de la salle à manger du 3e étage jusqu’à la desserte à café située près de l’escalier. J’appuyai contre le poussoir de la Rancilio Epoca, nettoyai le manche pression piane-piane, j’usai du bruit de la chaufferette pour masquer le son de l’eau du robinet. En farfouillant sous la servante, je tombai sur un mélange à espresso commercial qui eut l’heurt de me déplaire, or ma rage intérieure n’était pas de circonstance. La lumière de la machine industrielle s’alluma au moment même où mon manche fut balayé et prêt pour l’allongé. Je flairai l’odeur fétide du marc, patientant dans le bac de la machine à café sans doute depuis l’époque où monsieur Bruyère recevait ses baccantes échevelées, ses folles extravagantes et la gent épicière au grand salon pour louer la gloire du Dieu Pan.

 

Café coulé, je lampai mon allongé d’une gorgée, un bruit presque imperceptible monta vers moi, comme les pas d’un enfant à l’aube, en sauvette jusqu’à la dépense. Impassible, j’agrippai la rambarde en bois de l’escalier et, flegmatiquement, je descendis les marches en prenant garde de ne pas réveiller les morts dans l’établissement. Il s’agissait d’un gros matou ventru et bien velu – sans doute engraissé par mon avocat, Jean-François B., le propriétaire des lieux – laissé là de nuit pour choper des souris et des hommes. Je songeai à B. et, tout de suite, j’eus l’esprit de lui lancer un appel téléphonique aussi inopiné qu’intempestif :

 

  • « Oui, allôoo… »
  • « Salut Jeff! »
  • « Hum… C’est qui à cette heure là ? »
  • « Bein, c’est moi, voyons Maitre, tu dors dont bein! »
  • « J’dors certain maudit niaiseux, yé 3 h du matin!
  • « Ahhh, t’es pas à Boston ? »
  • « Bein oui, pourquoi ? »
  • « J’pensais qu’avec le décalage y’était plus tôt, sorry man! »
  • « Eille t’es vraiment épais toé!, kessé tu veux ? »
  • « Bah, disons que je dois quitter la ville pour un petit bout’, ça chauffe par icitte, Lebeaume, les pompiers, la police, l’horloge du Jura, tout le monde me court après, j’ai besoin de vacances, pis d’mon avocat. »
  • « T’es où là ? »
  • « Je suis au pub, en bas. »
  • « Au Saint-Patrick ? »
  • « Comment t’es rentré là bordel ? »
  • « Par le toit, le puits. »
  • « Pis le système d’alarme ? »
  • « Bah, joue pas au plus malin, je le sais qu’il est pas branché, il marche pu ça fait un siècle. »
  • « Esti, bon, sors de là avant que quelqu’un te voit. »
  • « Ouais, j’vais descendre à la gare du palais pis pogner le train vers chez vous, ça va ? »
  • « Non pas pentoute! »
  • « Bein, qu’tu veuilles ou pas, j’m’en viens. Hasta la vista! »

 

Je raccrochai, tout en prenant soin d’écarter le chat qui se frottait contre ma jambe. Un seul coup de pied suffit pour l’éloigner. J’avais déjà passé plusieurs nuits dans ce bled austère et poussiérisé, je savais qu’on pouvait sortir par en bas, une porte dans les voutes donne sur Couillard.

 

Dehors, je longeai les contours de la rue Couillard jusqu’à Saint-Jean, je pris la Côte du Palais pour rejoindre la gare de train. Comme la gare n’ouvre ses portes qu’à l’aube, je m’étendis de tout mon long sur un banc public qui s’appuyait contre un mur inutile de la gare. J’y pieutais parfois, à l’époque où je devais ramasser Faulkner à la sortie du train. Je fumais un joins avec le cowboy assis sur ce banc, et puis je l’écoutais chialer sur Québec pendant des heures, jusqu’à ce qu’il soit assez rond pour se la fermer. Ensuite, il retournait dans son 1 ½ du Carré Saint-Louis pour dégriser pendant une semaine. Ce souvenir m’accompagna jusqu’au sommeil. Il fut court, car le train a sifflé et je me suis précipité au guichet pour un billet vers Montréal, mon escale avant de sauter dans le train d’Amtrak pour Boston. Aussitôt assis dans ma cabine, j’oubliai Faulkner et je m’assoupis en rêvant de poésie gonzo constructiviste.

 

 

Les érables, les épinettes, les trucks, les fous, les vans, les rivières et les lacs dévissaient le paysage par-delà mon hublot. Je traversai le Maine et, bientôt, j’entrai dans le Massachussetts, puis à la gare de Boston. Vanné et assoiffé, je hélai un taxi pour me diriger ensuite vers un petit pub sur Broad Street :

 

– « Hi, bring me a short Ethiopian fare trade coffee, sir. »

– « Are you kidding me ? »

– « Of course not! »

– « Don’t! »

– « Fuck, could I have a coffee with no blood no Monsanto ? »

– « What ? »

– « Forget it. Do you have any of those grains ingested by elephants that they harvest after defecation or are they only available at the Cambridge campus ? »

 

Je finis par obtenir un café lavasse américain, de l’eau de vaisselle comme seul les ricains en sont capables. Je buvotai timidement mon café de merde lorsque, sur un des murs voisin, j’aperçu une reproduction d’Edward Popper : Nighthawks. Cette œuvre n’a jamais vraiment dégagé quoi que ce soit à mes yeux. Une banale représentation mettant en scène des Américains blasés dans un bar quelconque : décor feutrée, personnages figés, comme prisonniers du temps ou du propre reflet de leurs images. Or, dans ce café du centre-ville, dans ce contexte, il prenait tout son sens. Je ressentais cette espèce de nostalgie typiquement américaine, ces nuits chaudes et allumées en continu. Ces nuits américaines. Tous les bars de centre-ville américains, à 2 h du matin comme à 2 h en après-midi doivent sensiblement ressembler à ça. Culture du passé, amnésie antérograde, chauvinisme conservateur naïf et populiste. Ce 21e siècle annonçait la mort d’une superpuissance en débâcle constante. Ce tableau, c’est la ruine, le fin d’une ère : celle du faste et du patriotisme à tout crin. Ce siècle hypermondialisé, ouvrait la porte à un monde méconnu pour une immense frange analphabète d’histoire universelle. Et plutôt que de s’ouvrir à l’autre, la population états-unienne se repliait sur elle-même, son passé et son imaginaire commun, supplantant sa propre réalité. Ce peuple carbure au passé, alors que les révolutions se dessinent partout dans le monde…

 

La fonte du pergélisol libère du méthane à la tonne, la planète se réchauffe, le populo mondial atteindra bientôt les neuf milliards de quidams et, otage de mes contingences absurdes, j’avalai un espresso idiotement préparé.

 

 

  • « Bye sir! »

 

Je laissai un bon pourboire sur le comptoir et je sortis dégoter un téléphone sur la rue pour appeler mon avocat.

 

Michaël Lachance

Journaliste professionnel et écrivain gonzo constructiviste

lachance.michael@videotron.ca

 

 

Légende de la photo: 

Edward Hopper
American, 1882-1967

Nighthawks, 1942

Oil on canvas
84.1 x 152.4 cm (33 1/8 x 60 in.)
s.l.r. Edward Hopper

 

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